Quand le président Ndayishimiye compatit aux femmes en détresse… mais ignore les hommes
Lors des célébrations de la Journée internationale des droits des femmes, le 9 mars, le président burundais Évariste Ndayishimiye a affirmé que l’homme, en tant que chef de famille, doit surmonter toutes les épreuves du foyer. Ces propos ont suscité de vives réactions, notamment du mouvement Inamahoro, filles et femmes pour la paix et la sécurité au Burundi et de l’avocat Janvier Bigirimana, qui dénoncent un discours perçu comme discriminatoire
Le 8 mars, à l’occasion de la célébration de la Journée internationale des droits des femmes, le chef de l’État burundais Évariste Ndayishimiye a évoqué la question des hommes qui affirment être en détresse dans leurs foyers.
Dans son intervention, le président a insisté sur le rôle traditionnel de l’homme comme pilier de la famille, estimant qu’il doit être capable de trouver des solutions aux difficultés rencontrées dans le ménage. Il s’est également interrogé sur la stabilité d’un foyer où l’homme, censé être le chef de famille, affirme qu’il est lui-même en détresse.
Ces propos ont été diversement interprétés dans l’opinion publique. Pour certains observateurs, ils risquent de minimiser les situations vécues par des hommes victimes de violences conjugales.
L’association « Abagabo mu gahinda » dénonce des lacunes juridiques
Créée pour soutenir les hommes affirmant subir des violences dans leurs ménages, l’association Abagabo mu gahinda (« les hommes en détresse ») affirme recevoir de plus en plus de témoignages.
Selon son président, Boniface Nduwimana, les lois burundaises comportent des lacunes en matière de protection des hommes victimes de violences domestiques.
« Dans la pratique, lorsqu’un homme signale qu’il est victime de violences conjugales, il se heurte souvent à l’incompréhension des autorités administratives. Beaucoup considèrent encore que c’est impossible qu’un homme soit maltraité dans son foyer », explique-t-il.
Il déplore également une absence de mécanismes juridiques efficaces pour traiter certaines situations familiales conflictuelles.
« Il arrive qu’une femme quitte le foyer avec des biens de la famille, les dilapide ailleurs, puis revienne quand elle le souhaite. Dans ce type de situation, l’administration locale reste souvent passive et l’homme ne sait pas vers qui se tourner pour obtenir justice », affirme-t-il.
Selon lui, cette réalité pousse certains hommes à garder le silence par peur du ridicule ou de la stigmatisation sociale.
L’association affirme qu’à la fin de l’année dernière, plus de 500 hommes auraient contacté ses services pour dénoncer des violences physiques ou psychologiques commises, selon eux, par leurs épouses.
Des organisations féminines critiquent un retour aux rôles traditionnels
Les propos du président ont également suscité la réaction du mouvement Inamahoro, une organisation de femmes et de jeunes filles engagées pour la paix et la sécurité au Burundi.
Pour Marie Louise Baricako, présidente du mouvement Inamahoro, ce discours risque de raviver une vision traditionnelle de la famille où l’homme est l’unique décideur.
Selon elle, cette approche pourrait être interprétée comme « une manière de ramener l’ancienne mentalité qui donnait la place uniquement aux hommes, comme s’ils étaient les seuls à prendre les décisions dans le foyer, à diriger et à être obéis sans qu’on leur pose de questions ».
Cette position soulève plusieurs interrogations :
Quelle serait alors la place de l’épouse dans le foyer ? La gestion de la famille ne devrait-elle pas être une responsabilité partagée ? Le rôle des femmes doit-il se limiter aux tâches domestiques et à la procréation ?
Le mouvement estime que le président pourrait ne pas être pleinement informé des réalités actuelles. Selon ses données, les violences contre les femmes et les jeunes filles restent très répandues au Burundi.
Toutefois, au sein du même mouvement, Marie Louise Baricako reconnaît que certaines violences peuvent également viser les hommes.
« De la même manière que nous refusons que les hommes violent la loi en maltraitant leurs épouses, il faut aussi reconnaître que lorsqu’une femme dépasse les limites de la loi et commet des violences contre son mari, elle doit également être sanctionnée, car personne n’est au-dessus de la loi », affirme-t-elle.
Elle insiste également sur le principe d’égalité devant la justice :
« Les hommes victimes de violences devraient être protégés de la même manière que les femmes qui en sont victimes. La loi doit rester la référence afin que la justice s’applique à tous sans exclusion. »
Des juristes évoquent une discrimination
Pour certains juristes, les déclarations présidentielles sont en contradiction avec les principes d’égalité consacrés par la Constitution burundaise.
L’avocat Janvier Bigirimana estime que le chef de l’État devrait adopter une position plus rassembleuse face à ce type de problématique.
« Le fait de s’en prendre aux hommes qui disent être en détresse est un comportement qui ne lui convient pas. Il devrait agir comme un rassembleur de tous les Burundais. Ignorer leur voix et affirmer qu’ils ne devraient pas se lamenter est une aberration », affirme-t-il.
Selon lui, reconnaître l’ampleur des violences contre les femmes ne doit pas conduire à ignorer d’autres victimes.
« Je reconnais que les violences faites aux femmes et aux filles sont plus nombreuses. Mais cela n’exclut pas que certains hommes puissent aussi subir des maltraitances dans leurs ménages. Lorsqu’un homme se plaint, cela signifie souvent qu’il souffre profondément », ajoute l’avocat.
Il rappelle enfin que les institutions publiques ont l’obligation de traiter toutes les plaintes de manière équitable.
« Selon le droit international, la Constitution burundaise et les principes fondamentaux des droits humains, il est strictement interdit de discriminer qui que ce soit. Le chef de l’État ne devrait pas semer la discrimination mais faire preuve de neutralité. »
Conclusion
Le débat suscité par les propos du président Évariste Ndayishimiye met en lumière une question encore peu discutée au Burundi : celle des hommes qui se disent victimes de violences conjugales.
Entre dénonciation d’un discours jugé discriminatoire, rappel de la persistance des violences contre les femmes et appel à une justice équitable pour toutes les victimes, le sujet révèle la complexité des rapports de genre dans la société burundaise.
Pour les organisations et les juristes interrogés, la priorité reste de garantir une application impartiale de la loi, afin que toute personne victime de violences au sein du foyer, homme ou femme, puisse être écoutée, protégée et accompagnée.
____________________________________________
Photo : Des membres de l’association Abagabo mu gahinda (« les hommes en détresse »), une organisation qui affirme soutenir les hommes se disant victimes de violences ou de conflits au sein de leurs foyers au Burundi. © DR
