Depuis plusieurs semaines, une forme d’hystérie collective s’est emparée de certaines localités de la ville de Bujumbura. En cause : une rumeur selon laquelle des hommes auraient perdu leur sexe après un simple contact avec un inconnu, souvent présenté dans ces récits comme un ressortissant congolais.
Ces rumeurs, propagées de bouche à oreille et amplifiées par les réseaux sociaux, ont provoqué des scènes de panique. Dans plusieurs cas, des personnes soupçonnées ont été prises à partie, tabassées ou menacées de lynchage par des foules convaincues d’avoir affaire à des « voleurs de sexe ».
Si ce phénomène peut sembler mystérieux, voire surnaturel, les chercheurs et les médecins l’expliquent généralement par un trouble psychologique bien documenté : le syndrome Koro.
Un phénomène déjà observé dans plusieurs pays
Contrairement à ce que certains pourraient croire, ce phénomène n’est pas nouveau. Il est même suffisamment répandu dans certaines régions du monde pour avoir reçu une appellation spécifique en psychiatrie : le syndrome Koro.
Dans une publication de 2019, le journal La Libre Belgique rappelait que l’anthropologue Jean-Jacques Mandel mentionnait, dans un article publié en 2008 dans les Cahiers d’études africaines intitulé « Les rétrécisseurs de sexe – Chronique d’une rumeur sorcière », que ce type de rumeur est répertorié en Asie depuis 1895 par des ethnopsychiatres anglo-saxons.
Des cas ont été rapportés dans plusieurs régions du monde, mais surtout en Asie. L’exemple le plus marquant reste celui de Singapour en 1967. Cette année-là, une véritable panique s’était emparée de la population : des centaines d’hommes avaient alors cru que leurs organes génitaux disparaissaient ou se rétractaient après avoir consommé de la viande de porc.
Des épisodes similaires ont également été signalés en Afrique, notamment au Nigeria dans les années 1930, 1990 et 2000, mais aussi au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Tchad ou encore en République démocratique du Congo. Sur le continent africain, ces phénomènes sont souvent interprétés à travers le prisme de la sorcellerie, tandis qu’en Asie ils sont généralement analysés dans un cadre culturel et psychiatrique.
Un phénomène connu en psychiatrie
En 1968, un médecin de Singapour, Gwee Ah Leng, a mené une étude approfondie sur l’épidémie de panique observée dans son pays. Dans un article intitulé Koro: Its Origin and Nature as a Disease Entity, il a contribué à faire reconnaître le syndrome Koro comme un trouble psychiatrique, et non comme un phénomène physique réel.
Selon les scientifiques, le Koro correspond à une forme de panique collective dans laquelle certaines personnes sont convaincues que leur sexe rétrécit ou disparaît, parfois après un simple contact physique, comme une poignée de main.
En réalité, aucune disparition physique de l’organe ne se produit, même si la peur ressentie par les personnes concernées est bien réelle. Les chercheurs estiment que, dans des contextes de stress social ou économique, la circulation rapide de rumeurs — amplifiée par les médias ou les réseaux sociaux — peut provoquer chez certaines personnes la sensation que leurs organes se rétractent.
Selon E.N., psychologue, « un traumatisme, quel qu’il soit — peur ou anxiété — envoie des signaux au cerveau qui, à son tour, libère des hormones comme mécanisme de défense, ce qui peut affecter certaines fonctions du corps ».
Le psychologue Bienvenu Nduwayo partage cette analyse. Selon lui, la peur peut provoquer des réactions physiques bien réelles.
« La peur déclenche une réaction biologique. Le corps libère des hormones comme l’adrénaline et le cortisol, qui sont des hormones de défense ou de fuite, avec des conséquences physiques possibles : cœur qui bat très vite, respiration rapide, tremblements, sueurs, vertiges, douleurs à l’estomac ou sensation d’étouffement. »
Il ajoute que, dans les cas extrêmes, ces réactions peuvent provoquer des évanouissements, des crises de panique ou encore des mouvements de foule dangereux.
Un impact social préoccupant
Au-delà de l’aspect psychologique, ce phénomène peut avoir des conséquences sociales graves. Les accusations portées contre des inconnus peuvent rapidement dégénérer en violences collectives.
À Buyenzi, des ressortissants congolais accusés de « vol de sexe » ont ainsi failli être lynchés, n’eût été l’intervention de la police.
Dans le quartier de Kanyosha, au sud de Bujumbura, un habitant a également été blessé après avoir été soupçonné d’être impliqué dans ces prétendus vols. Là encore, l’intervention des forces de l’ordre a permis d’éviter le pire.
Ces épisodes illustrent à quel point une rumeur peut rapidement se transformer en danger réel pour la vie des personnes accusées.
Face à l’ampleur de ces rumeurs, une sensibilisation de la population apparaît nécessaire. À ce jour, aucune preuve scientifique n’a démontré l’existence d’une disparition physique des organes génitaux.
Dans ce contexte, les autorités sanitaires pourraient jouer un rôle important en expliquant la véritable nature de ce phénomène afin d’apaiser les inquiétudes.
Conclusion
Le syndrome Koro est un phénomène psychologique réel et bien documenté par la recherche scientifique. En revanche, la disparition physique du sexe, souvent évoquée dans les rumeurs, n’a jamais été démontrée.
La prudence s’impose donc face à la propagation de ces rumeurs, qui peuvent entraîner des violences et avoir des conséquences graves, voire tragiques, pour des personnes innocentes.
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Photo : Des épingles que certains habitants affirment porter pour se protéger contre un prétendu « vol de sexe », une rumeur qui circule actuellement dans plusieurs quartiers de Bujumbura. Les spécialistes expliquent pourtant que ce phénomène relève plutôt d’une panique collective associée au syndrome Koro. © DR
