Alors que la course pour succéder à António Guterres est lancée, le président burundais Évariste Ndayishimiye a créé la surprise en propulsant la candidature de l’ex-président sénégalais Macky Sall. Entre manœuvre stratégique au nom de l’Union Africaine et désaveu de Dakar, cette initiative révèle les fractures d’une diplomatie continentale en quête de leadership.
Le 02 Mars 2026, le Burundi, qui assure la présidence tournante de l’Union Africaine (UA) pour l’année, a officiellement présenté la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général de l’ONU. L’ancien chef d’État sénégalais (2012-2024), fort de son expérience à la tête de l’UA en 2022, est présenté comme un expert en gouvernance, climat et financement du développement. Cette démarche intervient dans un contexte de plaidoyer africain pour une représentation accrue dans les instances multilatérales. Pourtant, ce qui pourrait passer pour une simple formalité administrative cache une réalité diplomatique bien plus complexe et clivante.
Le processus onusien : règles et précédents
La nomination du prochain Secrétaire général, dont le mandat de cinq ans renouvelable débutera le 1er Janvier 2027, suit un cadre défini par la résolution 79/327 de l’Assemblée générale. Ce processus, qui se veut transparent et inclusif, stipule qu’un candidat peut être présenté par un État membre ou un groupe d’États, sans que celui-ci ne soit nécessairement son pays d’origine.
Les étapes clés incluent la soumission officielle par un État membre, des dialogues interactifs avec les candidats, et surtout, une recommandation du Conseil de sécurité – où le veto des cinq membres permanents (États-Unis, Chine, Russie, Royaume-Uni, France) pèse lourdement – avant le vote final de l’Assemblée générale. C’est dans ce cadre procédural que la candidature de Macky Sall a été officiellement enregistrée, rejoignant celles de l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet et du diplomate argentin Rafael Grossi, tous deux originaires d’Amérique latine, une région qui traditionnellement revendique ce poste.
Le nœud du problème : une initiative burundaise sans mandat continental
L’élément central de la controverse réside dans l’origine et la légitimité de cette candidature. Selon plusieurs sources diplomatiques et médias, dont Africa 24 et Confidentiel Afrique, l’initiative ne viendrait ni du Sénégal ni d’un consensus des chefs d’État africains. Le ministre sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Niang, a d’ailleurs clairement indiqué que Dakar n’avait pas déposé cette candidature et n’avait « pas été impliqué dans ce processus ».
Dès lors, pourquoi le Burundi a-t-il pris cette initiative ? Si certains analystes, comme le juriste international Ousmane Kane, y voient une « démarche diplomatique pragmatique » pour inscrire formellement un candidat africain dans la course et créer un point de ralliement potentiel, d’autres dénoncent une manœuvre unilatérale. Des diplomates africains à Addis-Abeba, s’exprimant sous couvert d’anonymat, affirment que le Burundi a « joué sur l’ambiguïté » en utilisant son statut de président de l’UA pour « créer l’illusion d’un soutien continental », alors qu’« aucun vote ni consensus n’a été trouvé ». Cette stratégie viserait à (i) présenter Macky Sall comme le candidat unique de l’Afrique, renforçant une image d’unité continentale ; (ii) générer un effet d’annonce international, laissant croire à une position commune de l’UA ; et (iii) positionner le Burundi comme un acteur diplomatique influent, capable de peser dans les grandes manœuvres internationales.
Cette instrumentalisation de la présidence tournante met en lumière les fragilités du processus décisionnel au sein de l’UA.
L’absence de soutien du Sénégal : un silence assourdissant
Le paradoxe le plus frappant est le silence, voire le retrait, du Sénégal. Loin d’être une simple omission, cette absence de soutien est profondément politique. Le gouvernement actuel, dirigé par le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko, entretient des relations conflictuelles avec l’ancien président.
Selon l’International Bar Association (IBA), plusieurs griefs majeurs sont avancés par les nouvelles autorités et les opposants à Macky Sall :
- Violations des droits humains : L’administration de Macky Sall est accusée d’avoir réprimé de manière violente les manifestations de l’opposition entre 2021 et 2024, faisant entre 65 et plus de 80 morts, majoritairement des jeunes. Des familles de victimes et des opposants, comme le député Guy Marius, s’opposent fermement à cette candidature, y voyant une tentative de « chercher refuge à l’ONU pour échapper aux poursuites » et craignant que l’institution ne serve de « couverture aux crimes sanglants et économiques ».
- Dette cachée : Les nouvelles autorités accusent l’ancien régime d’avoir dissimulé l’ampleur réelle de la dette publique, une affirmation confirmée par une mission du FMI qui a relevé de « fausses déclarations concernant les déficits budgétaires et la dette publique pour la période 2019-2023 », évoquant un montant caché d’environ 7 milliards de dollars.
- Invalidation de la loi d’amnistie : La loi d’amnistie couvrant les violences de 2021-2024, adoptée sous l’administration Sall, a été invalidée par le Conseil constitutionnel en avril, maintenant ainsi la pression judiciaire potentielle.
Pour un haut responsable sénégalais, soutenir Macky Sall aurait été « politiquement explosif ». Ce choix de la neutralité, qualifié par certains de « manque de clairvoyance diplomatique », expose le Sénégal à un double risque : celui de paraître absent d’une compétition majeure et, si Macky Sall était élu, de subir un revers diplomatique en n’ayant pas su défendre ses intérêts et maîtriser le discours autour de son propre ressortissant.
Conclusion : Une candidature entre ambition personnelle et failles diplomatiques
La candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général de l’ONU se trouve au cœur d’un imbroglio diplomatique révélateur. Si l’ancien président est dans son droit de briguer cette fonction, les conditions de sa mise en avant par le Burundi et l’absence de soutien de son propre pays fragilisent considérablement sa position.
Cette séquence met en lumière plusieurs enjeux cruciaux pour l’Afrique et le Sénégal :
- L’utilisation contestée de la présidence de l’UA : L’initiative burundaise soulève des questions sur la légitimité des actions entreprises au nom du continent sans mandat explicite, exposant les divisions internes et la fragilité des mécanismes de consensus.
- La stratégie d’évitement du Sénégal : Le silence de Dakar, motivé par des contentieux internes non résolus, traduit une difficulté à séparer les querelles politiques nationales des intérêts diplomatiques stratégiques, manquant une occasion de peser dans un processus onusien majeur.
- Le poids des critères informels : Au-delà de la procédure, la candidature de Macky Sall se heurte à des réalités géopolitiques. La revendication traditionnelle de l’Amérique latine pour ce poste et l’appel croissant à nommer une femme pour la première fois constituent des obstacles majeurs.
Comme le résume un diplomate européen, « Macky Sall est dans son droit de briguer ce poste. Mais sans le soutien de son propre pays, il apparaît isolé. Le Burundi a créé une illusion, mais l’illusion ne suffit pas à convaincre les grandes puissances » La suite de la course dépendra désormais de la capacité du continent à s’unir derrière un candidat – ou non – et de la stratégie que le Sénégal adoptera pour sortir de ce silence embarrassant.
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Photo : Arrivée de l’ancien président sénégalais Macky Sall à l’aéroport international Melchior Ndadaye de Bujumbura. © DR
