Lors de l’ouverture solennelle de l’année scolaire 2025-2026 à Karusi, le ministre burundais de l’Éducation nationale a annoncé en grande pompe l’objectif de « zéro enfant mal assis ». Présentée comme une avancée majeure pour améliorer les conditions d’apprentissage, cette promesse a toutefois suscité scepticisme et interrogations. Sur le terrain, la réalité semble en complet décalage avec l’ambition affichée. S’agit-il d’un simple effet d’annonce ou d’un projet réellement structuré ?
Dans de nombreuses écoles du pays, les scènes d’enfants assis par terre ou se partageant un banc à quatre sont devenues monnaie courante.
À Cankuzo, un enseignant témoigne :
« À un certain moment, nous sommes obligés d’assurer l’ordre dans la classe : certains enfants sont assis à même le sol, d’autres se battent pour partager un banc à quatre, voire à cinq pendant presque toute la journée. Cela nous bloque énormément dans l’avancement du programme. »
Même constat à Birimba, dans l’ancienne province de Rumonge. Une enseignante déplore :
« L’inconfort physique permanent des apprenants entrave la prise de notes et la participation active en classe. Cette dégradation nuit aux résultats scolaires, favorise l’échec et conduit à l’abandon scolaire. »
Des écoles sans moyens, un pays en difficulté
Le contexte économique du Burundi ne joue clairement pas en faveur de la mise en œuvre d’une telle ambition. Le système éducatif est chroniquement sous-financé, les infrastructures scolaires sont vétustes, et les enseignants eux-mêmes font face à de nombreuses frustrations, notamment salariales. Dès lors, sans plan chiffré ni budget alloué communiqué au public, l’annonce ministérielle semble flotter dans le vide.
Ce que les sources disent
La Directrice de l’Éducation de l’ancienne commune de Rumonge a indiqué à Iwacu qu’il manque plus de 4 500 bancs-pupitres pour atteindre l’objectif « Zéro enfant mal assis » dans une seule commune. La commune a reçu un don de 2 000 bancs-pupitres d’un ressortissant depuis Oman pour Rumonge, mais le besoin reste encore au-dessus de 4 000 bancs après ce don.
Une experte dénonce une absence de planification
Nathalie Mpfanuguhora, vice-présidente de la coalition des associations œuvrant dans le secteur éducatif, dresse un bilan sans concession. Si elle salue l’initiative, elle rappelle que sans préparation rigoureuse, l’objectif risque de rester lettre morte :
« C’est une honte qu’il y ait encore des élèves mal assis, des enfants assis sur trois, quatre, cinq chaises. C’est une honte. »
Elle insiste sur l’importance d’une vision globale et concertée :
« C’est un objectif qui doit être bien réfléchi. Il doit être accompagné de mesures de soutien. »
L’experte rappelle également qu’un objectif sans moyens est un vœu pieux :
« Fixer un objectif ne suffit pas. Il faut donner les moyens et la méthode. Il faut un plan. »
Enfin, elle alerte sur le besoin de transparence et de redevabilité :
« Les personnes à qui on a confié le budget pour cet objectif, comprennent-elles ce qu’elles doivent faire ? Sont-elles de bonnes gestionnaires ? »
Une situation alarmante, selon les professionnels de la santé
Le manque de mobilier adéquat dans les salles de classe ne nuit pas seulement à l’apprentissage, il met aussi en péril la santé des élèves. Selon plusieurs professionnels de la santé, des enfants contraints de s’asseoir à même le sol ou entassés à cinq sur un banc conçu pour deux développent des problèmes de posture, des douleurs dorsales précoces et souffrent de troubles de concentration liés à l’inconfort physique.
« Dans ces conditions, les risques de fatigue chronique et de mauvaise croissance osseuse sont réels », alerte un kinésithérapeute basé à Bujumbura. Des signalements similaires ont été rapportés par les centres de santé communautaires dans plusieurs provinces du pays.
Entre volonté politique et manœuvre de communication
Dans un pays confronté à de multiples urgences, pauvreté, pénurie d’infrastructures, crise énergétique, revendications syndicales, la priorité éducative reste indéniable, mais doit reposer sur des fondations solides, non sur de simples slogans. L’annonce du ministre pourrait ainsi s’apparenter à une tentative de se dédouaner politiquement, en transférant implicitement la responsabilité d’un échec futur aux écoles, aux enseignants, voire aux communautés.
L’annonce de l’objectif « zéro enfant mal assis » relève davantage d’un discours politique non accompagné de mesures concrètes. En l’absence de plan de mise en œuvre, de budget précis et de concertation avec les acteurs éducatifs, il s’agit d’une promesse non fondée, qui risque d’aggraver la frustration sur le terrain. Le ministère ne peut s’exonérer de ses responsabilités par des slogans sans planification sérieuse.
Pour que cette ambition devienne une réalité durable, le ministère de l’Éducation devrait :
- Publier une feuille de route budgétisée,
- Associer les partenaires éducatifs à chaque étape,
- Mettre en place des mécanismes de suivi et d’évaluation,
- Garantir une transparence dans la gestion des fonds car,
L’éducation des enfants ne saurait reposer sur des bancs imaginaires.
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Photo : Deux institutrices dans une classe très bondée © DR
