L’éditorial publié par Ikiriho le 22 novembre tente de présenter comme un « débat vivant » ce qui s’apparente en réalité à une dérive grave : l’attaque publique du président de la République, Évariste Ndayishimiye, contre un acteur de la société civile, Faustin Ndikumana, directeur de Parcem. En cherchant à normaliser des propos ad hominem, l’édito brouille les lignes, minimise les enjeux démocratiques et réécrit les faits.
Le 5 novembre 2025, lors de la présentation du nouvel administrateur communal de Matongo, le chef de l’État s’est violemment pris à Faustin Ndikumana. Celui-ci venait d’organiser une conférence de presse critiquant la gestion économique du pays, notamment l’opacité entourant les exportations de minerais à l’état brut. Il appelait à davantage de transparence sur les recettes générées, un message profondément lié à l’intérêt public.
La réponse présidentielle a été d’un autre registre : « Quelqu’un qui a échoué à fonder son propre foyer… Savez-vous quel âge il a ? […] Un homme qui vieillit sans jamais construire un foyer peut-il donner des conseils au peuple burundais ? […] Un homme qui ne sait gérer que son ventre peut-il savoir comment les ventres des Burundais peuvent vivre ? »
Ces attaques personnelles ont immédiatement suscité une vague d’indignation. Nombre de citoyens y ont vu une banalisation inquiétante du recours à la vie privée pour discréditer un contradicteur, un procédé qui abaisse le niveau du débat public et fragilise la sacralité de la fonction présidentielle.
Une lecture sélective et déformée des faits
Pourtant, Ikiriho présente cet épisode comme l’illustration d’une “maturité démocratique en construction”. Selon l’éditorial, le dynamisme du débat et la vigueur des échanges “témoigneraient d’un espace public vivant, malgré une conjoncture économique fragile.”
Cette lecture ignore volontairement la nature des propos en cause. Ce qui s’est déroulé relève moins du débat que d’un discrédit personnel, visant à éviter toute discussion de fond sur les politiques économiques. La vigueur dont parle Ikiriho n’est pas celle d’un échange contradictoire : c’est celle d’une invective présidentielle cherchant à intimider ceux qui interrogent la gestion publique.
Attaques contre la société civile : une stratégie de division
Plus préoccupant encore, l’édito étend sa logique en dénigrant d’autres organisations de la société civile, accusées d’être sous influence des acteurs extérieurs. L’insinuation est lourde : certaines organisations, notamment celles en exil, seraient illégitimes ou complices d’agendas étrangers.
À l’inverse, Ikiriho érige en modèles deux personnalités restées au pays : Faustin Ndikumana et Gabriel Rufyiri. Derrière ce contraste se dessine une stratégie claire : opposer les “bons” acteurs civiques – ceux jugés compatibles avec les attentes du pouvoir – aux “mauvais”, décrédibilisés par des accusations génériques d’instrumentalisation.
Pour Jean Ndenzako, chercheur et expert économiste, cette vision est fondamentalement biaisée :
« L’éditorial aurait dû reconnaître le rôle de la société civile dans son ensemble, sans exclusion. Ceux qui disent ce qu’on n’aime pas ne sont pas des ennemis de la République. »
Le fond du problème : une absence totale de débat de fond
Au-delà des commentaires d’Ikiriho, ce que souligne Ndenzako est essentiel : les questions soulevées par la société civile – gouvernance, transparence, politiques économiques – ne font jamais l’objet d’une réponse sérieuse. Au lieu d’un débat contradictoire, le pouvoir préfère détourner l’attention : attaques personnelles, suspicion sur les financements, accusations de “manque de patriotisme”.
Ce procédé n’est pas celui d’une démocratie en construction, mais celui d’un régime qui refuse l’examen public de ses choix et qui répond aux critiques par la personnalisation, la diversion ou la stigmatisation.
Conclusion
L’éditorial d’Ikiriho ne se contente pas de relativiser les propos du président Ndayishimiye : il les décontextualise, les normalise et tente d’en faire la démonstration d’une vitalité démocratique fictive. En détournant le regard du fond, l’absence de transparence, les inquiétudes économiques, l’espace civique fragile, il contribue à brouiller les enjeux essentiels et à renforcer une logique dangereuse : celle d’un pouvoir qui refuse la contradiction et d’un discours politique qui instrumentalise le débat au lieu de l’élever.
L’échange ne constitue pas donc, un débat démocratique mais une délégitimation personnelle, incompatible avec les standards internationaux du débat public.
Il serait temps, comme le rappelle Ndenzako, que la confrontation des idées supplante enfin la stigmatisation des individus. La démocratie ne progresse pas en maquillant les dérives, mais en affrontant les questions essentielles avec rigueur, courage et honnêteté.
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Photo : Donatien Ndayishimiye, patron du journal Ikiriho, qui défend dans un éditorial les attaques du président contre Faustin Ndikumana. © DR
