Le ministère des Finances affirme que la situation économique du Burundi s’améliore progressivement. Selon lui, plusieurs signaux positifs témoigneraient d’une dynamique de redressement, nourrie par les réformes structurelles et une meilleure gouvernance économique. Pourtant, les analyses d’experts indépendants et les rapports d’institutions financières internationales dressent un tout autre tableau : l’embellie économique vantée par les autorités ne reflète pas la réalité sur le terrain.
Une délégation du Fonds monétaire international (FMI) vient de terminer une visite au Burundi. Durant leur mission, les experts ont échangé avec les autorités administratives, monétaires et la société civile sur la situation économique du pays. À l’issue de ces rencontres, la délégation aurait salué des « progrès notables » réalisés par le Burundi. Les autorités, elles, se félicitent d’un changement positif par rapport à l’évaluation d’avril 2025.
Elles mettent notamment en avant la stabilisation de l’inflation, passée de 40 % en début d’année à 29 % en septembre 2025, un résultat qu’elles attribuent à la coordination entre les politiques budgétaire et monétaire du ministère des Finances et de la Banque de la République du Burundi (BRB). Elles soulignent également la stabilisation progressive du franc burundais sur le marché parallèle, qu’elles interprètent comme un signe de confiance retrouvée envers la monnaie nationale. Ces indicateurs seraient, selon elles, la preuve d’un redressement crédible soutenu par les réformes en cours.
Une économie toujours en déséquilibre
En réalité, l’économie nationale demeure fragile et vulnérable aux chocs extérieurs. Lors d’une conférence-débat organisée en août dernier sur la stabilité économique, l’économiste Léonce Ndikumana a dressé un constat préoccupant : inflation persistante, tensions sur le marché de change, déficit budgétaire élevé, déséquilibre de la balance commerciale et pénuries récurrentes de produits essentiels tels que le carburant, l’eau et l’électricité.
« Le pays fait face à des défis conjoncturels et systémiques. Il faut avoir le courage d’initier des réformes qui touchent tous les secteurs, et non s’attaquer à un seul problème en pensant régler toute la situation », a-t-il déclaré.
La faiblesse des réserves de change, qui couvrent moins de deux mois d’importations, aggrave les pénuries de carburant, perturbe les chaînes d’approvisionnement, entrave les exportations agricoles et encourage les activités informelles et l’évasion fiscale, décourageant ainsi les investissements étrangers.
Une inflation en recul, mais toujours hors de contrôle
Les conclusions du FMI dans le cadre des consultations annuelles au titre de l’article IV sont claires : les perspectives de croissance du Burundi restent contraintes par l’instabilité macroéconomique et des faiblesses structurelles. Le recours continu au financement monétaire du déficit public, avertit l’institution, risque d’entretenir de fortes tensions inflationnistes jusqu’en 2027.
Depuis 2021, l’inflation au Burundi reste à deux chiffres, frôlant parfois les 20 %. En avril 2025, elle a atteint un pic inédit de 45 %, principalement à cause de la flambée des prix alimentaires (céréales, légumes, viande, huiles). Si elle a reculé à 29 % en septembre, ce recul reste insuffisant pour parler de véritable amélioration. Selon les critères de convergence de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), le taux d’inflation devrait se maintenir autour de 8 %. Or, cette inflation persistante continue d’éroder le pouvoir d’achat et d’aggraver l’insécurité alimentaire.
Une crise économique aux effets dévastateurs
Au-delà des pénuries de produits stratégiques, la crise économique frappe durement le secteur de la santé. Le manque de devises a entraîné une rupture des stocks de médicaments et de consommables médicaux. La Centrale d’Achat des Médicaments (CAMEBU) n’arrive plus à importer les quantités nécessaires pour approvisionner les structures sanitaires publiques. Les pharmacies grossistes privées subissent également une baisse de 60 % de leurs importations, paralysant les hôpitaux déjà à court de produits médicaux.
Face à cette situation, la ministre de la Santé, Dr Lydwine Baradahana, a reconnu devant l’Assemblée nationale que le gouvernement a dû solliciter une aide financière de la Banque mondiale pour importer des médicaments essentiels et payer les arriérés de salaire du personnel médical sous contrat. Une réalité alarmante alors que la fuite des compétences s’amplifie dans le secteur.
Un marché de change toujours indomptable
Le marché de change reste marqué par une forte volatilité. En octobre dernier, anticipant une probable hausse des réserves de change, le taux du marché parallèle a brièvement chuté à 5 000 BIF avant de remonter à 7 500 BIF en cinq jours. Aujourd’hui encore, il oscille entre 6 000 et 7 000 BIF.
Pour le professeur Jean Ndenzako, cette appréciation du franc burundais n’est pas un signe de redressement économique :
« Le taux parallèle traduit l’équilibre instantané entre l’offre et la demande de devises, pas la santé de l’économie. Le marché noir réagit aux signaux de court terme, non à la structure de fond. »
Les distorsions économiques demeurent fortes, et les tentatives d’unification des taux de change ont échoué. Certains économistes estiment même que la dévaluation recommandée par le FMI était une erreur. « On ne fixe pas un taux d’équilibre comme on veut, on ajuste tout le marché pour le trouver », rappelle Ndikumana.
Selon les experts, la stabilisation du taux de change exige une action coordonnée : discipline budgétaire, crédibilité monétaire et renforcement de la production nationale. À court terme, il s’agirait surtout d’augmenter l’offre en devises grâce à une meilleure gestion des exportations et à un contrôle plus strict des importations surfacturées.
Des réformes encore à prouver
Le gouvernement vient d’engager de nouvelles réformes pour la période 2025-2027, visant à stabiliser l’économie sur plusieurs fronts. Les experts insistent toutefois sur la nécessité d’une coordination réelle entre politiques monétaire, budgétaire et de change. « Tant que ces trois leviers ne fonctionnent pas ensemble, aucune réforme ne pourra produire ses effets », avertit encore le professeur Ndikumana.
Propositions pour renforcer les réformes :
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L’économiste André Nikwigize plaide pour des institutions inclusives afin de stimuler le développement.
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Pour Léonce Ndikumana, la priorité absolue est la stabilisation : des prix, du taux de change et de la dette publique.
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Le FMI, de son côté, insiste sur la maîtrise de l’inflation comme condition essentielle pour réduire la pauvreté et les distorsions économiques.
Conclusion
Non, la situation économique du Burundi ne s’améliore pas comme le prétendent les autorités. Au contraire, elle continue de se détériorer. Les récentes déclarations officielles contredisent même les propos tenus il y a deux mois par le gouverneur de la BRB, Édouard Normand Bigendako, qui reconnaissait un contexte économique difficile, marqué par de fortes pressions inflationnistes, des tensions sur le marché des changes et une productivité faible.
La baisse du taux d’inflation ne saurait, à elle seule, attester d’une économie performante. Le pays reste confronté à une pénurie de devises, à une dépréciation continue du franc burundais, à une dette publique croissante et à un déficit commercial alarmant. Le manque d’intrants agricoles, combiné aux retards dans la distribution des fertilisants, risque d’alimenter une nouvelle spirale inflationniste et d’aggraver l’insécurité alimentaire.
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Photo : La délégation du FMI en réunion avec les cadres de la Banque centrale du Burundi
