Le gouvernement mise sur le secteur minier pour remettre l’économie sur les rails. Les récentes exportations des minerais bruts vers l’Empire du milieu vont rapporter 6,8 millions USD au trésor public. Pour les autorités, le fort potentiel minier va renflouer les caisses de l’Etat au point de constituer assez de réserves de change pour financer les autres pays en quête de capitaux. Les économistes, les politiques et la société civile qualifient ces déclarations du chef de l’Etat de propagande politique et considèrent le miracle minier comme une fausse promesse dans un pays rongé par la corruption endémique
Lors d’une conférence de presse clôturant la campagne des 100 jours dédiée à « l’inventaire et la valorisation des richesses du sous-sol », le Président Évariste Ndayishimiye a de nouveau exprimé ses ambitions d’émergence. Avec plus de 20 sites miniers identifiés et 27 types de minerais « découverts » par les jeunes encadrés par le Programme d’Autonomisation Économique et d’Emploi des Jeunes (PAEEJ), les autorités décrivent un avenir prometteur.
Pour le chef de l’État, les exportations minières devraient non seulement relancer l’économie, mais aussi faire du Burundi un futur bailleur de fonds. Il évoque notamment plus d’une centaine de sites aurifères et les grands gisements de nickel.
Pour l’heure, la valeur estimée des cargaisons expédiées vers la Chine, 6 834 000 dollars, reste largement insuffisante au regard des besoins en importations, qui dépassent un milliard de dollars par an.
Un mirage économique ?
Le Burundi possède pourtant des ressources minières très convoitées : or, nickel, minerais 3T et terres rares. Mais l’exportation de minerais bruts limite fortement les bénéfices à long terme. « Lorsqu’un pays exporte des minerais à l’état brut, le gain est très faible et profite surtout aux importateurs », rappelle l’économiste André Nikwigize.
Même son de cloche chez Francis Rohero, président du parti Fraternité Ineza, pour qui il n’y a aucun miracle à exporter des minerais. Beaucoup de pays riches en ressources restent pourtant pauvres. Il estime que l’exportation de minerais bruts traduit une vision simpliste du développement, centrée sur l’encaissement rapide de devises plutôt que sur la valorisation locale.
Faustin Ndikumana, directeur national de PARCEM, se montre lui aussi sceptique. « Tant que l’exploitation minière se fait dans un contexte de corruption où l’on observe une collusion entre hommes d’affaires et administratifs, il sera difficile d’obtenir des résultats palpables. »
Des annonces perçues comme de la communication politique
Le potentiel minier du Burundi est connu depuis longtemps, bien avant la période coloniale, sans pour autant avoir permis un développement significatif. Sans leadership éclairé, infrastructures adaptées et gestion transparente, la contribution du secteur minier au PIB restera faible.
Les économistes rappellent également que les pays en développement gagnent à ne pas bâtir leur économie sur l’exportation des matières premières, très sensibles aux fluctuations du marché mondial. Dans une interview accordée au journal Iwacu, l’économiste Jean Ndenzako évoque une « prospérité éphémère » suivie de récessions dès que les cours s’effondrent.
La relance spectaculaire du secteur extractif apparaît, pour beaucoup, comme une opération politique en amont des élections de 2027. Pour André Nikwigize, les promesses de « miracle minier » sont devenues la marque de fabrique du régime. Il estime que ces récits visent à masquer la dilapidation des ressources nationales tout en entretenant l’espoir d’un avenir meilleur auprès de la population.
Une manne captée par une minorité
Malgré la suspension des contrats avec les multinationales, certaines coopératives minières ont continué à exploiter et exporter de l’or, du coltan et de la cassitérite. Selon Nikwigize, ces minerais se transforment en « vache à lait » pour des dirigeants et hauts dignitaires qui tirent profit de ce commerce au détriment du citoyen ordinaire.
Les opérations sont souvent dirigées par des opérateurs anonymes, avec des recettes d’exportation non déclarées à la Banque centrale et une complaisance des autorités administratives. D’où l’écart notable entre les recettes officielles et les quantités réellement exportées.
Pour le professeur Ndenzako, une véritable émergence nécessiterait une stratégie de transformation industrielle, des investissements dans le capital humain et des infrastructures permettant de convertir ces ressources en richesse durable.
Un secteur marqué par la spéculation et l’opacité
Selon un diagnostic de la Banque mondiale, le secteur minier représente une opportunité majeure de croissance, mais mal encadré, il aggrave les inégalités, crée des distorsions macroéconomiques et peut même alimenter des conflits.
Actuellement, les enjeux de redevabilité et de transparence demeurent élevés, ce qui explique une contribution très faible du secteur aux recettes publiques, aux exportations, à l’emploi et au PIB.
Le manque d’encadrement favorise également la contrebande. Une étude sur l’exploitation aurifère en Afrique classe le Burundi parmi les pays qui dissimulent des données pour masquer les circuits illicites. L’ONG SWISSAID a documenté plusieurs cas de minerais originaires de la RDC transitant clandestinement par le Burundi avant d’être exportés vers Dubaï.
Quelles pistes pour rentabiliser le secteur ?
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Banque mondiale : renforcer les capacités de négociation des contrats grâce à des conseillers indépendants.
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André Nikwigize : miser sur un leadership solide, des investissements conséquents, la transparence et la traçabilité.
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Francis Rohero : développer des filières spécialisées, former les jeunes à l’étranger pour renforcer le capital humain et créer des usines capables de traiter les minerais localement.
Verdict
L’ambition du chef de l’État de faire du Burundi un pays pourvoyeur de capitaux est jugée démesurée et irréaliste. Quelques millions de dollars ne suffisent pas à propulser le pays vers l’émergence, encore moins à en faire un bailleur de fonds.
Conclusion
Si l’exportation des minerais peut constituer un levier de croissance pour les pays en développement, elle ne garantit en rien une stabilité macroéconomique. Mal gérée, elle risque au contraire de créer des distorsions sévères. Tant que les rentes minières seront captées par une élite au lieu d’être réinvesties dans l’économie, le Burundi ne pourra pas espérer un développement porté par son potentiel minier.
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Photo : Le chef de l’État en visite dans un site d’exploitation d’or au nord du pays. © DR
