Lors d’une conférence de presse tenue le 10 juillet 2025 à Gitega, le ministre burundais de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage, Prosper Dodiko, a affirmé que « les minerais sont la clé pour mettre fin au problème des engrais au Burundi ». Une déclaration forte, prononcée dans un contexte marqué par une pénurie persistante d’engrais agricoles dans le pays. Mais sur quoi repose exactement cette affirmation ?
Le potentiel du secteur minier burundais est régulièrement mis en avant par les autorités comme un levier de développement économique. Pourtant, les performances concrètes restent en deçà des attentes.
Selon les données présentées en septembre 2024 devant l’Assemblée nationale par Audace Niyonzima, alors ministre des Finances, les recettes attendues du secteur pour l’exercice budgétaire 2023-2024 s’élevaient à un peu plus de 26 milliards de francs burundais (FBu). Le détail des prévisions était le suivant :
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Malachite : 17 milliards FBu
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Or : 2,4 milliards FBu
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Nickel : 1,4 milliard FBu
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3Ts (coltan, cassitérite, wolframite) : 3,6 milliards FBu
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Tourbe : 1 milliard FBu
Mais dans la réalité, seuls 6,27 milliards FBu ont effectivement été encaissés par le Trésor public. Soit moins de 25 % des recettes espérées.
Une contribution marginale au budget national
Comparée au budget national de l’exercice 2023-2024, qui s’élevait à 3 923,3 milliards FBu, la contribution réelle du secteur minier demeure faible. Elle représente environ 1 à 1,5 % du PIB selon les estimations classiques. La Banque de la République du Burundi (BRB), plus optimiste, évoque un chiffre proche de 4 %, mais précise que cette performance repose en grande partie sur des exportations artisanales, souvent non formellement déclarées.
Le manque de traçabilité et la faiblesse des mécanismes de contrôle nuisent à la capacité de l’État à capter pleinement les revenus générés par l’exploitation minière.
Aucune affectation directe aux engrais agricoles
L’autre point central de la déclaration du ministre concerne l’utilisation possible des revenus miniers pour résoudre la crise des engrais. Or, à ce jour, aucun cadre légal ni aucune politique budgétaire ne prévoit l’affectation directe de ces recettes à l’achat d’intrants agricoles.
En pratique, l’ensemble des recettes minières est versé au Trésor public, puis redistribué selon les priorités budgétaires définies par l’État. Par exemple, dans le projet de loi de finances 2024-2025, le budget alloué au Programme national de subvention des engrais s’élève à 228 milliards FBu — un montant largement supérieur à l’ensemble des revenus miniers effectivement perçus. Ce simple écart montre que les minerais, dans leur état actuel, ne peuvent constituer qu’un soutien symbolique à ce programme, et non sa principale source de financement.
L’avis d’un économiste : entre potentiel théorique et réalité budgétaire
Un économiste et enseignant à l’Université du Burundi, ayant requis l’anonymat, apporte un éclairage nuancé :
« L’idée selon laquelle les minerais pourraient résoudre la question des engrais n’est pas infondée en soi. Mais cela suppose une gouvernance rigoureuse, une chaîne de valeur transparente et surtout une affectation budgétaire claire et traçable des recettes. Or, aujourd’hui, la majorité des revenus miniers échappent encore aux circuits officiels. »
Et d’ajouter : « Tant qu’aucun mécanisme spécifique ne lie les recettes minières à des dépenses agricoles, il est risqué de présenter ce secteur comme une réponse directe à un problème aussi structurel que l’accès aux engrais. »
Conclusion
La déclaration du ministre Dodiko repose sur une logique théorique : en effet, les revenus issus du secteur minier pourraient contribuer à financer l’achat d’engrais. Mais dans les faits, aucune mesure concrète ne permet aujourd’hui d’en faire un levier direct et efficace. Faible rendement fiscal, absence d’affectation dédiée, gouvernance encore perfectible : les minerais ne constituent, pour l’instant, qu’un espoir lointain, et non une solution tangible à la crise des engrais au Burundi.
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Photo : Site d’exploitation minière artisanale sous la gestion de BUMECO, dans la province de Kirundo. © DR
