Le 31 juillet 2025, la Banque de la République du Burundi (BRB) a officiellement introduit le Yuan chinois (CNY) comme devise dans les transactions commerciales. L’objectif affiché : faciliter les paiements pour les importations en provenance de Chine et alléger la pression sur les réserves en dollars. Une phase pilote a été lancée, impliquant une vingtaine d’entreprises, avec la promesse que les banques interviendraient pour le compte de leurs clients, aux frais de la BRB.
Mais derrière cette initiative, plusieurs questions surgissent : peut-elle réellement contribuer à résoudre la crise économique que traverse le pays ? Ou risque-t-elle d’accentuer les déséquilibres existants ? Deux économistes burundais livrent leur analyse, et leurs réponses sont pour le moins nuancées.
Une mesure « insuffisante » selon l’économiste Diomède Ninteretse
Pour l’économiste Diomède Ninteretse, cette mesure ne constitue pas une réponse structurelle à la crise économique. Il pointe plusieurs vulnérabilités :
Risque de dépendance économique unilatérale
Selon lui, accorder la priorité au yuan expose le Burundi à une dépendance accrue vis-à-vis de la Chine.
« Une telle orientation peut affaiblir notre souveraineté économique à long terme », prévient-il.
Il souligne que même la Chine, malgré sa puissance, reste soumise à la pression du dollar :
« Elle a dû accepter des droits de douane de 15 % avec les États-Unis. Cela prouve que le dollar reste la monnaie dominante. »
Faible convertibilité du yuan
Le yuan est une monnaie dite semi-convertible, ce qui limite sa circulation sur les marchés internationaux.
« Pour beaucoup de commerçants, il faudra le convertir d’abord en dollars, ce qui ajoute des complications, voire encourage des transactions hors du cadre légal. »
Un système encore peu maîtrisé
Ninteretse note également un manque de familiarité des commerçants avec les mécanismes de paiement en yuan : « Les questions de taux de conversion, de banques correspondantes ou d’utilisation via SWIFT ne sont pas encore maîtrisées. »
Contraintes du réseau SWIFT
Le yuan reste marginal dans le système SWIFT, ce réseau mondial sécurisé utilisé pour les paiements internationaux. Contrairement au dollar ou à l’euro, peu de banques disposent de comptes correspondants en yuan.
« Les banques burundaises doivent passer par des intermédiaires en Chine ou à Hong Kong, ce qui rallonge les délais et augmente les coûts. »
Risque d’exclusion du secteur informel
Autre écueil : la mesure pourrait ne profiter qu’aux opérateurs formellement enregistrés auprès de la BRB.
« Le secteur informel, qui reste vital dans notre économie, pourrait être exclu de ce dispositif. »
Il rappelle que l’écart entre le taux officiel et le marché parallèle des devises n’est toujours pas résolu.
Pour Faustin Ndikumana (PARCEM), le problème est structurel, pas monétaire
Faustin Ndikumana, économiste et directeur national de l’ONG PARCEM, adopte une approche plus systémique. Pour lui, la crise des devises ne peut être résolue par un simple changement de monnaie d’échange.
L’origine des devises étrangères
Il rappelle que les devises sont générées par les exportations, les aides au développement, les investissements étrangers, les transferts de la diaspora ou encore le tourisme.
« Mais ces recettes sont utilisées pour importer, payer la dette, les frais diplomatiques, etc. Tant qu’on importe plus qu’on exporte, le déséquilibre persiste. »
Le dollar, toujours dominant
Aujourd’hui, 60 % des réserves mondiales sont en dollars, et plus de la moitié des échanges internationaux utilisent cette monnaie.
« Cela confère au dollar une flexibilité incomparable dans le commerce mondial, permettant au pays de diversifier ses partenaires. »
Une balance commerciale Chine-Burundi déséquilibrée
Ndikumana souligne un déficit de 30 % dans les échanges commerciaux avec la Chine.
« Il faut s’interroger : quelles sont nos exportations vers la Chine ? Quels sont les montants transférés par notre diaspora en Chine ? Et a-t-on des réserves suffisantes en yuans pour nos importations ? »
Un risque d’imposition des importations chinoises
Le gouvernement pourrait, selon lui, être tenté d’orienter les importations exclusivement vers la Chine pour écouler ses réserves en yuan.
« Cela limiterait la diversité des produits et pourrait nuire à la qualité de ce qui est proposé aux consommateurs. »
Une forme de néocolonialisme déguisé ?
Il va jusqu’à qualifier cette orientation d’inspiration néocoloniale : « Tous les équipements financés par des projets chinois doivent être achetés en Chine. On retrouve le même mécanisme que sous la colonisation, où la métropole imposait ses produits. »
Souveraineté monétaire compromise
Enfin, il s’inquiète du fait que la Chine conserve un contrôle total sur la valeur de sa monnaie.
« Le taux de change, la convertibilité, les volumes disponibles… Tout dépend de Pékin. Le Burundi pourrait perdre une partie de sa souveraineté économique. »
Conclusion : Un pari risqué dans un contexte incertain
L’introduction du yuan chinois dans les transactions burundaises s’inscrit dans un contexte de crise persistante des devises, marqué par un accès limité au dollar. Si la mesure peut sembler pragmatique à court terme, les avis d’experts montrent qu’elle ne traite pas les racines du problème : déséquilibre commercial, faible diversification économique, dépendance extérieure.
Pour éviter que cette stratégie ne devienne un piège géopolitique ou un facteur de déséquilibre supplémentaire, il est impératif que le gouvernement :
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évalue sa capacité réelle à accumuler et gérer des réserves en yuans,
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évite toute forme d’imposition exclusive aux opérateurs économiques,
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et veille à préserver la diversité commerciale et l’indépendance économique du pays.
En somme, le yuan ne pourra être qu’un outil ponctuel, et non une panacée, à condition qu’il soit intégré dans une politique macroéconomique cohérente et souveraine.
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Photo : Les locaux de la Banque de la République du Burundi (BRB), à l’origine de l’introduction récente du yuan chinois dans les transactions commerciales.
