Présentée comme une mesure de rationalisation des dépenses publiques, l’initiative du Premier ministre Nestor Ntahontuye visant à mieux gérer les bâtiments appartenant à l’État soulève de nombreuses interrogations. Si les intentions paraissent claires, la mise en œuvre se heurte à des obstacles structurels : conflits d’intérêts, manque de transparence et inertie administrative. Les faits indiquent que la promesse d’une réforme efficace reste encore loin d’être réalisée.
Le Premier ministre burundais a récemment lancé une campagne pour recenser et optimiser l’usage du patrimoine immobilier public. Selon lui, les sommes dépensées chaque année pour louer des immeubles privés pourraient être réorientées vers des priorités nationales telles que la construction d’écoles, de routes ou l’achat de médicaments. Début novembre, il a entamé une série de descentes sur le terrain, notamment à Buhumuza et Bujumbura, afin de dresser un inventaire complet des bâtiments de l’État.
Lors de ces visites, Nestor Ntahontuye a constaté que de nombreux immeubles publics demeurent vacants ou sous-utilisés, alors que l’État continue de payer des loyers élevés à des propriétaires privés. Il a insisté sur la nécessité d’une gestion plus rationnelle et rigoureuse des ressources publiques, affirmant que cette réforme contribuerait à améliorer la performance du budget-programme.
Un paradoxe dénoncé par les parlementaires
Plusieurs députés ont relevé un paradoxe : l’État dépense d’importantes sommes pour louer des immeubles privés alors que ses propres bâtiments, parfois délabrés, restent inoccupés ou sont loués à des prix dérisoires.
La députée Amélie Ninganza résume la situation :
« Les immeubles appartenant à l’État sont loués à des prix dérisoires, tandis que ceux des particuliers sont payés à prix d’or. »
Le premier vice-président de l’Assemblée nationale, Fabrice Nkurunziza, cite l’exemple des anciens bâtiments de l’ECOSAT à Musaga, aujourd’hui en dégradation avancée. À l’étranger, la situation n’est guère différente : les loyers des bureaux diplomatiques burundais varient entre 200 et 930 000 dollars américains par an. Selon les chiffres disponibles, l’État dépense plus de 9 milliards de francs burundais par an pour la location d’immeubles privés, tandis que les bâtiments publics ne rapportent qu’environ 500 millions.
La société civile sceptique quant à la sincérité de la réforme
Des organisations de la société civile doutent de la volonté politique réelle derrière cette initiative. Gabriel Rufyiri, président de l’OLUCOME, pointe un conflit d’intérêts :
« Les bâtiments loués par le gouvernement appartiennent souvent à de hauts cadres de l’État, qui fixent eux-mêmes les loyers. Rien d’étonnant que l’État dépense chaque année des milliards alors que ses propres immeubles restent sous-exploités. »
Faustin Ndikumana, directeur national de la Parcem, se montre tout aussi réservé :
« Plusieurs politiques ambitieuses, comme Charroi zéro ou Tolérance zéro à la corruption, sont restées lettres mortes. Ce n’est pas une improvisation de plus qu’il faut, mais une réforme structurelle et profonde. »
Une réforme ambitieuse freinée par les intérêts et la lourdeur du système
Bien que saluée pour son ambition, la réforme du Premier ministre Ntahontuye se heurte à des résistances internes. Les conflits d’intérêts, notamment le fait que plusieurs immeubles loués par l’État appartiennent à de hauts responsables, freinent toute transformation en profondeur. Le manque de mécanismes contraignants, la complexité administrative et la longévité de certains contrats de bail réduisent également la marge d’action du gouvernement.
En somme, malgré une volonté politique affichée, la réussite de cette initiative dépendra de la capacité du Premier ministre à imposer transparence et rigueur dans la gestion du patrimoine public. Sans mesures structurelles fortes, le gaspillage dénoncé par les parlementaires et la société civile risque de perdurer.
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Photo : Le Premier ministre Nestor Ntahontuye lors du lancement de la campagne visant à recenser et optimiser l’usage du patrimoine immobilier de l’État. © DR
