La révélation du ministre de l’Agriculture, Prosper Dodiko, devant l’Assemblée nationale, a fait l’effet d’un choc. Selon ses chiffres, près de 29 % du maïs stocké par l’Anagessa est détérioré. Sur l’ensemble des quantités collectées, 500 kg devront être détruits et 20 tonnes seront déclassées pour l’alimentation animale. Ces pertes massives relancent une question cruciale : l’Agence nationale de gestion du stock de sécurité alimentaire (Anagessa) est-elle en train d’échouer dans sa mission ?
Créée en mai 2018 par décret présidentiel, l’Anagessa avait pour mandat de garantir une réserve alimentaire locale, de stabiliser les prix du marché et d’intervenir en période de crise. Mais à la lumière des faits récents et des rapports officiels, l’écart entre les ambitions affichées et la réalité du terrain semble se creuser dangereusement.
Des pertes récurrentes malgré des précédents inquiétants
Ce n’est pas la première fois que l’Anagessa fait face à des pertes importantes. En 2022 déjà, de grandes quantités de maïs avaient pourri dans les entrepôts, faute de matériel de conservation adapté et d’un suivi rigoureux. L’affaire avait entraîné la suspension du directeur de l’époque, Evariste Manirambona.
Mais les leçons semblent n’avoir pas été tirées. Lors de la campagne de collecte 2024-2025, le scénario s’est répété. La première phase de collecte a eu lieu en février 2024, suivie d’une seconde en juin. Cette année-là, la production a été particulièrement abondante, à tel point que les capacités d’entreposage ont été dépassées. Dans certaines localités, le maïs a été stocké dans des salles de classe, selon les témoignages recueillis lors d’une réunion du 8 avril 2024 entre parties prenantes.
Et pourtant, dans une émission officielle produite par le ministère de l’Agriculture, diffusée sur plusieurs médias, le directeur général de l’Anagessa, Joseph Nduwimana, avait affirmé que l’agence possédait tous les moyens techniques nécessaires : humidimètres, sacs conformes, palettes de stockage…
Mais les faits le contredisent. Un rapport parlementaire présenté le 27 février 2025 révèle que plus de 58 % du maïs collecté — soit environ 45 000 tonnes sur un total de 72 000 — sont restés invendus. Pire, des stocks entreposés à Mparambo (Cibitoke) et Ruyigi sont infestés par des rats, entraînant des pertes supplémentaires. Le rapport pointe également l’inadéquation des infrastructures de conservation, compromettant la qualité des grains et leur commercialisation. Plusieurs députés ont réclamé des réformes structurelles immédiates.
Des dysfonctionnements logistiques et financiers persistants
Pour la campagne 2024-2025, un budget de 40 milliards de francs burundais a été alloué à l’Anagessa, selon Joseph Nduwimana. Ce budget couvrait la collecte répartie sur plus de 400 centres à travers le pays.
Mais malgré cette enveloppe conséquente, de nombreux agriculteurs n’ont pas été payés à temps, alors même qu’ils avaient cédé leur production à des prix inférieurs au marché. En février 2025, le Premier ministre Gervais Ndirakobuca a publiquement dénoncé ces retards de paiement et le manque de transparence dans la gestion de l’agence. Il a donné un ultimatum d’une semaine à l’Anagessa pour régler une dette de 26 milliards de BIF envers les producteurs.
Interpellé par les députés, le ministre de l’Agriculture a reconnu un manque criant d’infrastructures modernes. Il a annoncé des projets de construction de hangars à Gitega et Ngagara, partiellement financés par le Japon et le FIDA. Mais sur le terrain, ces projets tardent à se concrétiser.
Une mission en péril
Les conséquences sont graves. Les pertes répétées de maïs affectent directement la sécurité alimentaire dans un pays où la malnutrition chronique touche plus d’un enfant sur deux. Alors que la demande nationale en maïs reste forte, la mauvaise gestion des stocks par l’Anagessa empêche d’en tirer pleinement profit.
Par ailleurs, les accusations récurrentes de mauvaise gestion financière et les délai de paiement des agriculteurs portent un sérieux coup à la crédibilité de l’agence, aussi bien auprès des producteurs que de l’opinion publique.
Conclusion : Une crise silencieuse aux conséquences durables
Les données disponibles — rapport parlementaire, déclarations officielles, témoignages — convergent vers un constat préoccupant :
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Stocks invendus et infestés ;
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Infrastructures inadaptées ;
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Producteurs non payés ;
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Retards dans les projets de modernisation ;
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Et une transparence administrative qui laisse à désirer.
Pourtant, l’Anagessa est censée jouer un rôle central dans la sécurité alimentaire du Burundi. En théorie, elle devrait garantir qu’aucune récolte ne soit gaspillée, et que les populations vulnérables puissent bénéficier de prix stables et de denrées disponibles.
Mais dans un pays où chaque grain de maïs compte, l’échec de cette mission n’est pas seulement administratif. C’est une crise silencieuse aux répercussions profondes sur la stabilité alimentaire, la confiance envers les institutions, et la résilience du pays face aux chocs futurs.
Verdict : les faits montrent que l’Anagessa est loin de remplir efficacement sa mission. Une réforme structurelle s’impose, au risque d’aggraver une crise alimentaire déjà latente.
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Photo : Un entrepôt de stockage de maïs sous la gestion de l’Anagessa
