Alors que le gouvernement érige l’agriculture en pilier majeur de la Vision 2040–2060, la réalité quotidienne vécue par les cultivateurs burundais montre un tout autre visage. Depuis plusieurs saisons, une pénurie chronique d’engrais entrave la production, fragilise la sécurité alimentaire et met à l’épreuve la crédibilité des ambitions nationales.
La crise ne date pas d’hier. Dès 2022, le président Évariste Ndayishimiye reconnaissait publiquement la rareté d’engrais chimiques, une situation comparable à celle d’autres produits essentiels comme l’essence, le ciment ou le sucre. Lors d’une allocution prononcée le 1er mai à Muyinga, il pointait directement les limites de l’unique usine nationale, FOMI : « Les terres cultivables ont triplé, mais FOMI n’a pas suivi cette cadence. »
Cette pression croissante se reflète dans les chiffres. En 2022, Simon Ntirampeba, cadre à FOMI, révélait que la demande d’engrais avait augmenté en un an, passant de 27 000 à 37 000 tonnes.
Des agriculteurs pris au piège
Dans un pays où plus de 80 % de la population vit de l’agriculture, la pénurie se fait sentir dans chaque ménage rural. À Karusi, un cultivateur raconte avoir vu sa saison compromise : « Les plus chanceux ont utilisé du fumier naturel. Mais ceux qui attendaient l’engrais chimique ont raté leur saison. »
Un autre évoque la frustration d’un système de distribution jugé défaillant : « On nous fait payer les tickets, mais aucun engrais ne suit. Celui qu’on a reçu en saison sèche est le seul qu’on utilise aujourd’hui, alors qu’il n’était plus adapté. »
Face au manque d’alternatives, certains se tournent vers la contrebande, notamment pour se procurer de l’urée : « À ce moment-ci, on devrait déjà utiliser l’urée, mais c’est devenu aussi rare qu’un diamant. »
Les difficultés logistiques et administratives alimentent la méfiance. En février 2025, dans l’ancienne province de Karusi, des agriculteurs ont protesté contre une distribution jugée injuste. Plusieurs témoins affirment avoir vu des camions d’engrais quitter les entrepôts alors que les autorités locales assuraient qu’il n’y avait plus de stocks.
La présidence a elle-même reconnu des cas d’irrégularités. Lors d’un discours en février 2025, le président Ndayishimiye a évoqué la province de Bururi, où des intrants avaient été dissimulés malgré leur disponibilité.
Une production nationale insuffisante et un système sous pression
Le 22 octobre 2025, le ministère de l’Agriculture a ordonné à FOMI de suspendre temporairement la distribution d’engrais : la production ne couvrait que 27 % des besoins nationaux. La distribution ne devait reprendre qu’une fois le seuil de 50 % atteint.
FOMI affirme produire 1 000 tonnes d’engrais par jour, mais les besoins dépassent largement cette capacité, en partie à cause de la hausse rapide des superficies cultivées.
En avril 2024, devant le Parlement, l’ancien Premier ministre Gervais Ndirakobuca expliquait que le manque d’engrais était lié au manque de devises nécessaires pour importer les matières premières. Une analyse partagée par Prosper Dodiko, alors ministre de l’Agriculture, qui déclarait en juillet 2025 que le pays comptait sur les exportations de minerais et de cultures de rente pour améliorer l’accès aux intrants.
Au-delà des difficultés structurelles, certains acteurs questionnent l’organisation même du secteur. Le président de l’OLUCOME, Gabriel Rufyiri, estime que des choix fondamentaux doivent être revus : « L’État a fourni beaucoup d’efforts, mais les défis restent énormes. On a récolté 70 000 tonnes lors de la dernière saison. C’est bien. Mais si l’engrais avait été disponible à temps, n’aurions-nous pas eu de meilleurs résultats ? »
Il critique aussi le monopole de FOMI : « Je ne comprends pas pourquoi une seule société détient le monopole des engrais. Ce n’est pas sain, surtout quand certains types d’engrais ne sont même pas produits localement. »
Des projets prometteurs, mais encore en attente
Pour réduire la dépendance à FOMI, le gouvernement a annoncé en 2022 la construction de nouvelles usines. L’une est en cours à Jenda (Bugendana), l’autre à Bukemba (Rutana), cette dernière étant censée produire 300 000 tonnes d’engrais par an. Mais à ce jour, aucun de ces projets n’est encore opérationnel.
Sur le terrain, la patience s’amenuise. Entre inflation, retards de distribution et soupçons de détournement, les cultivateurs estiment porter seuls le poids des ambitions nationales.
Au final, malgré les objectifs fixés par la Vision 2040–2060, la performance agricole du Burundi demeure tributaire d’un facteur simple et critique : l’accès régulier et équitable aux engrais. Tant que ce défi ne sera pas surmonté, l’agriculture — pourtant colonne vertébrale de l’économie nationale — continuera d’osciller entre promesses politiques et obstacles persistants.
Conclusion
La pénurie d’engrais révèle les contradictions d’un secteur présenté comme prioritaire mais toujours fragilisé par des retards, des irrégularités et une production insuffisante. Tant que l’approvisionnement restera instable, les ambitions agricoles du Burundi peineront à se concrétiser, laissant les cultivateurs dans l’incertitude malgré leur rôle central dans l’économie nationale.
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Photo : Le Chef de l’État exhorte la population d’une commune à intensifier les activités agricoles afin d’accroître la production nationale. © DR
