Face à la flambée du prix du charbon de bois et à la déforestation, plusieurs députés burundais présentent la tourbe comme une alternative « écologique et économique ». Mais cette matière fossile peut-elle réellement protéger l’environnement et faire baisser le coût de la vie ?
Lors d’une séance plénière tenue le 17 octobre 2025, des députés ont appelé le gouvernement à relancer la filière tourbe à travers l’Office national de la tourbe (ONATOUR). Selon eux, cette ressource locale pourrait réduire la pression sur les forêts et alléger le coût de la vie.
Le ministre de l’Énergie, Hassan Kibeya, a reconnu le potentiel de cette filière et promis de renforcer les capacités de l’ONATOUR.
« Le charbon de tourbe peut protéger l’environnement et réduire le coût de la vie », ont affirmé plusieurs députés.
Qu’est-ce que la tourbe ?
La tourbe est une matière organique partiellement décomposée, issue des zones marécageuses. Utilisée comme combustible pour le chauffage, la cuisson ou la production d’électricité, elle est considérée comme une ressource énergétique intermédiaire entre le bois et le charbon.
Le Burundi dispose d’importants gisements, notamment à Gitega, Kayanza, Ngozi et Kirundo. L’ONATOUR, créé en 1977, est chargé de son exploitation et de sa valorisation.
Un potentiel réel, mais encore inexploité
D’après les estimations de l’ONATOUR, le pays disposerait d’environ 40 millions de tonnes de tourbe exploitables. Pourtant, la production est aujourd’hui quasi inexistante. En cause :
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un manque d’équipements modernes,
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des retards de financement estimés à plus de 4 milliards de FBu d’arriérés,
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et un déficit de main-d’œuvre qualifiée.
Le ministre Kibeya a reconnu ces obstacles et promis une relance du secteur, sans pour autant présenter de plan concret à ce stade.
Une ressource locale… mais pas vraiment “verte”
Contrairement à ce que laissent entendre certains élus, la tourbe n’est pas une énergie propre.
Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et la FAO, les tourbières stockent à elles seules deux fois plus de carbone que toutes les forêts du monde. Leur exploitation libère d’énormes quantités de CO₂, contribuant ainsi au changement climatique.
En outre, l’extraction de la tourbe détruit les zones humides, essentielles à la régulation des eaux et à la préservation de la biodiversité.
Remplacer le charbon de bois par la tourbe ne résout donc pas le problème écologique, il le déplace.
Moins cher que le charbon de bois ? Pas encore
En théorie, la tourbe pourrait être plus économique, car elle ne nécessite pas l’abattage d’arbres. Mais dans la pratique, le processus d’extraction, de séchage et de carbonisation est long et coûteux.
Les principaux sites d’exploitation se trouvent loin des grands centres urbains, et le pays ne dispose pas encore d’unités industrielles modernes pour une production à grande échelle. Résultat : le charbon de tourbe coûte aujourd’hui plus cher que le charbon de bois sur le marché local.
Des promesses qui tardent à se concrétiser
L’ONATOUR devait jouer un rôle clé dans la diversification énergétique du Burundi. Mais son fonctionnement reste handicapé par :
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un financement instable,
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une gouvernance fragile,
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et l’absence d’une stratégie nationale d’exploitation et d’exportation.
Le ministre Kibeya a promis de relancer la production et de renforcer les capacités humaines, sans toutefois avancer de calendrier ni de budget précis.
Tourbe : un potentiel réel, mais un remplacement incertain
Si la tourbe est abondante et localement disponible, elle ne peut pas protéger l’environnement : son exploitation détruit les zones humides et libère du dioxyde de carbone. Elle pourrait à terme contribuer à réduire le coût de la vie, mais la production reste encore trop coûteuse pour en faire une alternative viable au charbon de bois.
En l’état, le Burundi ne dispose ni des infrastructures ni de la stratégie industrielle nécessaires pour en faire une solution à court terme.
Une alternative locale encore fragile
La tourbe reste une ressource prometteuse, mais elle est ni écologique ni économiquement compétitive pour l’instant. Avant d’envisager son adoption massive, le gouvernement devrait :
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investir dans la technologie et la formation,
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instaurer un contrôle environnemental strict,
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et définir une politique énergétique cohérente.
Miser uniquement sur la tourbe, sans réforme globale du secteur, reviendrait à remplacer un problème écologique par un autre.
Conclusion
Le véritable défi énergétique du Burundi réside dans la diversification : promouvoir le biogaz, développer le solaire et soutenir les petits barrages hydroélectriques.
Une telle stratégie permettrait non seulement de réduire la pression sur les forêts, mais aussi de garantir une transition énergétique durable pour les ménages burundais.
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Photo : Un champ d’exploitation de tourbe au Burundi, présenté par certains députés comme une alternative au charbon de bois, malgré les doutes sur son impact environnemental. © DR
