Le président Évariste Ndayishimiye pointe du doigt les commissionnaires comme responsables de la flambée des prix alimentaires à Bujumbura. Mais derrière les discours politiques, les données économiques racontent une autre histoire. Dévaluation, perturbations climatiques, crise internationale, politique monétaire… Les experts expliquent pourquoi cette accusation est, au mieux, simpliste, et proposent des pistes plus réalistes pour freiner l’inflation record qui frappe le pays.
Lors de la cérémonie de présentation du nouveau gouverneur de la province de Bujumbura et de l’administrateur communal de Mukaza, le mardi 12 août 2025 au stade Intwari, le président de la République, Évariste Ndayishimiye, a attribué la flambée des prix des denrées alimentaires en mairie de Bujumbura à l’action des commissionnaires.
Selon lui, certaines personnes « passent leurs journées assises sur les ligalas en attendant la période des récoltes » et d’autres achètent les cultures sur pied (umurwazo), profitant de la précarité des agriculteurs. Résultat : les produits passent entre plusieurs intermédiaires avant d’atteindre les marchés, gonflant considérablement les prix.
Le chef de l’État a cité l’exemple d’un régime de bananes acheté 3 000 BIF à un agriculteur et revendu jusqu’à 50 000 BIF au marché de Kamenge. Comme solution, il a proposé de « connecter une coopérative de la ville de Bujumbura et celle de Rwibaga afin que les denrées alimentaires arrivent à bas prix ».
Ce que disent les faits
L’explication présidentielle ne convainc pas les économistes. Pour eux, les causes de l’inflation sont multiples et structurelles.
En mai 2025, le taux d’inflation au Burundi a atteint un niveau record de 45 %. Selon l’économiste Jean Ndenzako, cette situation découle d’un ensemble de facteurs :
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Dépréciation du BIF de 38,5 % en 2023.
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Perturbations climatiques affectant la production.
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Répercussions des crises internationales sur les prix.
Ces pressions ont particulièrement frappé les produits alimentaires, dont les prix ont augmenté de 37,2 % en 2023, impactant fortement une population où 62 % des ménages vivent en situation d’extrême pauvreté.
Il pointe également la concentration excessive du marché pétrolier confié à une société publique inexpérimentée, rendant le pays vulnérable aux hausses des prix du carburant, un intrant clé pour le transport et l’agriculture.
De son côté, Faustin Ndikumana, directeur national de Parcem, identifie six causes majeures de l’inflation :
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Production insuffisante.
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Dévaluation du BIF.
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Coût de transport très élevé.
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Croissance monétaire supérieure à la production.
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Politique budgétaire inadaptée.
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Ralentissement général de l’activité économique.
Le Fonds monétaire international (FMI) est arrivé à une conclusion similaire. Dans un communiqué du 15 avril 2025, il explique que l’inflation, brièvement tombée sous 15 % au premier semestre 2024 grâce au resserrement monétaire et à la baisse des prix alimentaires, a rebondi pour atteindre 39 % en moyenne au cours des deux premiers mois de 2025. Cette hausse est notamment liée à une croissance rapide de la masse monétaire.
Le FMI prévient : le financement monétaire continu du déficit public pourrait maintenir une forte pression inflationniste jusqu’en 2027, et la maîtrise de l’inflation doit être une priorité absolue pour protéger les plus pauvres et réduire les distorsions économiques.
Verdict
Faux – Lier la flambée des prix uniquement aux commissionnaires est une explication simpliste.
Pistes de solutions avancées par les experts
Jean Ndenzako recommande :
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Renforcer l’intervention de la Banque Centrale sur le marché des changes.
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Augmenter significativement les taux directeurs pour freiner l’inflation via plusieurs canaux.
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Améliorer la gestion de l’offre de produits essentiels, notamment :
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Débloquer rapidement les stocks stratégiques.
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Simplifier temporairement les procédures d’importation pour les produits clés.
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Créer des circuits courts d’approvisionnement pour les denrées de base.
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Selon lui, ces mesures pourraient produire des effets visibles sur certains prix en un à deux mois, à condition de mettre en place un système de surveillance afin d’éviter les comportements spéculatifs et de garantir que les baisses de coûts se traduisent réellement par une baisse des prix pour les consommateurs.
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Photo : Lors de la présentation du nouveau gouverneur de Bujumbura, le président Évariste Ndayishimiye a accusé les commissionnaires d’être à l’origine de la flambée des prix alimentaires. © DR
