Le 18 novembre 2025, le Bureau Burundais de Normalisation (BBN) a procédé à l’incinération de « 40 conteneurs de marchandises » appartenant à la société Tanganyika Business Company (TBC), au terme de sept années de litige fiscal avec l’Office Burundais des Recettes (OBR). Officiellement, cette destruction vise à protéger les consommateurs contre des « produits périmés ». Mais la décision, marquée par un manque notable de transparence, suscite de profondes interrogations sur la cohérence administrative et son impact sur le climat des affaires au Burundi.
En 2018, TBC avait importé plus de 40 conteneurs de marchandises: vêtements, tissus, stylos et peaux de vache destinées à la fabrication de chaussures. Contestant des frais de dédouanement qu’elle jugeait excessifs, l’entreprise s’était retrouvée face à la saisie judiciaire de ses biens. Après sept années de procédure, le BBN a finalement ordonné en août 2025 la destruction des marchandises, désormais considérées comme « détériorées ».
Une justification officielle contestée
Si les autorités invoquent la protection des consommateurs, plusieurs zones d’ombre demeurent.
1. Une transparence quasi inexistante sur l’état réel des marchandises
Aucun rapport d’expertise détaillé n’a été rendu public. Aucune analyse technique n’a été communiquée pour justifier la dangerosité alléguée des produits. Comme le souligne le professeur Diomède Ninteretse, « la gouvernance moderne exige que les décisions ayant un impact économique important soient justifiées, documentées et communiquées avec précision au public ».
Par ailleurs, il est impossible de vérifier si l’intégralité des 40 conteneurs annoncés a réellement été détruite, en raison de l’absence de documentation publique. Ce déficit de transparence nourrit des soupçons : certaines marchandises auraient-elles pu être détournées ou volées avant leur incinération ? Rien ne permet de l’affirmer, mais rien ne permet non plus de l’exclure.
2. Un délai difficile à comprendre
Pourquoi a-t-il fallu attendre sept ans pour constater la détérioration des marchandises ? Le professeur Ninteretse s’interroge : « Comment des biens considérés comme périssables peuvent-ils rester six ans sans qu’aucune mesure préalable n’ait été prise ? »
Un signal préoccupant pour les investisseurs
Egide Butoyi, responsable juridique de TBC, évoque des pertes évaluées à plusieurs milliards de BIF. Les peaux de vache seulement représentaient plus de 4 milliards, précise-t-il. Le dommage dépasse cependant le cadre de l’entreprise : manque à gagner fiscal, destruction de matières premières utiles à l’industrie locale, perte d’opportunités d’emploi.
TBC affirme que la justice lui a donné raison à chaque étape concernant les demandes de recalcul des taxes. L’OBR, par la voix de son porte-parole Stany Ngendakumana, se contente de répondre que « tout contribuable a le droit de saisir les instances qui supervisent l’OBR ou la justice ».
Pour le professeur Ninteretse, cette situation installe un « climat de risque administratif », particulièrement préjudiciable dans un pays cherchant à attirer des investisseurs.
Une affaire révélatrice de failles institutionnelles
Le dossier met en lumière une coordination insuffisante entre le BBN, l’OBR et le système judiciaire. Le professeur Ninteretse évoque un « dysfonctionnement » marqué par un manque de suivi administratif, une absence de contrôle continu et une coordination institutionnelle déficiente.
« La bonne gouvernance ne se limite pas à la conformité aux textes ; elle implique aussi la redevabilité, la communication proactive et le respect de procédures équitables », rappelle-t-il.
Plusieurs questions demeurent ouvertes :
– Le propriétaire a-t-il été suffisamment associé aux décisions ?
– Les analyses techniques sont-elles réellement probantes ?
– La décision tient-elle compte du litige fiscal antérieur ?
– Et surtout : qu’a-t-on réellement détruit le 18 novembre ?
Conclusion
La destruction des 40 conteneurs de TBC soulève des interrogations qui dépassent le simple contentieux commercial. Elle interroge la qualité de la gouvernance économique burundaise et la cohérence entre les discours visant à rassurer les investisseurs et les pratiques administratives observées.
Comme le conclut le professeur Ninteretse, ce dossier constitue un véritable test de la capacité du Burundi à offrir un environnement prévisible, transparent et équitable pour les investisseurs, condition essentielle pour stimuler un développement économique durable.
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Photo : Une fumée épaisse s’élève du site de l’incinération de la marchandise, où le BBN affirme avoir détruit 40 conteneurs appartenant à la TBC après sept ans de litige, une opération entourée d’opacité, sans rapport d’expertise public et sans preuve que l’ensemble des conteneurs a réellement été incinéré. © DR
