Depuis plus de trois ans, le Burundi traverse une crise de carburant sans précédent, paralysant les activités économiques et impactant durement la vie quotidienne des citoyens. Face à cette situation, le gouvernement burundais a multiplié les explications, souvent contradictoires, sans pour autant apporter de solution durable.
Des causes externes telles que la guerre en Ukraine, les sanctions économiques, ou encore le « sabotage » par les importateurs, ont tour à tour été avancées. Plus récemment, le président Évariste Ndayishimiye a trouvé de nouveaux responsables : les putschistes de 2015 et la Société Pétrolière du Burundi (SOPEBU), accusés respectivement d’avoir voulu asphyxier économiquement le pays et d’avoir instauré un marché noir du carburant.
Quand le président accuse la SOPEBU et les putschistes
Le 29 juillet 2025, lors d’un discours tenu à l’occasion de la semaine dédiée à la diaspora burundaise, le président Ndayishimiye a attribué la pénurie de devises et de carburant à un complot remontant à la tentative de coup d’État de 2015. Selon lui, des structures clés de l’économie, telles que la Banque de la République du Burundi (BRB) et la SOPEBU, ont volontairement dévié de leur mission en collaborant avec des opérateurs privés dans des circuits opaques :
« Comme le marché noir des devises a été créé par la BRB, c’est comme cela que la SOPEBU a créé le marché noir du carburant. C’était en 2015 début 2016. Ils se sont dits : comme nous n’avons pas pu les détruire par les armes, détruisons-les économiquement. […] La SOPEBU a ignoré les stations pour travailler avec les privés. La même formule. Maintenant, il y a un marché noir du carburant. »
Ces déclarations suscitent des interrogations, notamment parce que la SOPEBU elle-même est une création du gouvernement Ndayishimiye.
La SOPEBU, une solution devenue problème ?
La SOPEBU a été instituée par le décret présidentiel n°100/034 du 20 février 2024. Présentée comme un levier stratégique pour résoudre la crise du carburant, elle a été dotée d’un large mandat : importer, transporter, stocker, distribuer, commercialiser et, éventuellement, réexporter les produits pétroliers. Le lancement de l’application « Igotoro Pass » devait permettre une gestion plus rigoureuse de la distribution du carburant. Mais malgré cet arsenal, les pénuries se sont poursuivies.
En mars 2025, le président lui-même admettait des irrégularités au sein de la SOPEBU. Il dénonçait notamment la vente directe de carburant à des particuliers, en dehors du circuit normal des stations-services, contribuant à alimenter un marché noir.
Cependant, en tant que créateur de cette structure étatique, le président Ndayishimiye ne peut s’exonérer de sa responsabilité. Un citoyen, sous anonymat, l’a résumé ainsi :
« Si la SOPEBU ou la Banque Centrale, qui est d’ailleurs gérée à la présidence, ne fonctionnent pas à sa satisfaction, c’est à lui de prendre des mesures qui s’imposent au lieu de se lamenter ou de chercher des échappatoires. »
Le facteur devises : l’éléphant dans la pièce
De nombreux économistes estiment que la véritable cause de la crise réside dans le manque de devises étrangères, conséquence directe du gel des appuis budgétaires internationaux. Le Burundi a vu plusieurs de ses partenaires suspendre leur soutien en raison des violations des droits humains et du contexte politique tendu.
Or, malgré un capital initial annoncé de 120 milliards de FBu, rien ne garantit que la SOPEBU ait effectivement accès aux devises nécessaires pour importer le volume de carburant requis. Dans ce contexte, certains observateurs considèrent cette société comme un alibi de plus dans une longue série d’explications défaillantes.
Putschistes en exil : influence réelle ou écran de fumée ?
Dans son discours, le président a également accusé les auteurs du coup d’État avorté de 2015 — dont certains sont en exil — d’œuvrer à l’étranglement économique du Burundi. Il les accuse d’influencer les partenaires internationaux pour empêcher le déblocage des aides.
Mais pour l’économiste Chanel Girumugisha, ces accusations visent surtout des figures de la société civile burundaise en exil, qui continuent de documenter les atteintes aux droits humains :
« Le président cherche un alibi. Il sait pourtant que la question du carburant relève avant tout d’un problème interne. »
Et même si ces exilés avaient une influence sur les bailleurs, le rôle premier du gouvernement reste de rétablir la confiance en respectant les conditions posées par les partenaires, afin de permettre le retour des appuis budgétaires.
Conclusion : Une crise entretenue par l’irresponsabilité politique
Au-delà des accusations mutuelles, la réalité est cruelle pour des milliers de Burundais qui vivent les conséquences directes de cette crise : flambée des prix, paralysie du transport, pertes d’emplois, et précarité accrue. La responsabilité de cette situation incombe en premier lieu aux dirigeants, qui, au lieu d’assumer la gestion du pays, semblent préférer désigner des boucs émissaires.
Face à l’ampleur du problème, il est urgent que les autorités burundaises cessent de multiplier les justifications et agissent concrètement pour résoudre cette crise qui menace la stabilité sociale et économique du pays.
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Photo : Carburant introuvable : les stations-service tournent à vide. © DR
