Alors que le franc burundais poursuit sa dégringolade et que l’inflation bat des records, le président Évariste Ndayishimiye soutient que la pénurie de devises ne concernerait pas les citoyens ruraux. Un discours politique en net décalage avec la réalité économique du pays.
Lors d’une réunion à Gitega consacrée à l’évaluation du processus électoral, le président Ndayishimiye a vertement répondu à Gabriel Rufyiri, président de l’OLUCOME, qui s’inquiétait de la rareté des devises étrangères. Le chef de l’État a balayé l’alerte d’un revers de main : « Toi, tu as un problème de devises, mais c’est le tien. Le citoyen lambda de Buhiga n’a pas ce problème. Le problème, c’est vous les politiciens. Vous avez vos problèmes et vous pensez que toute la population les partage. »
Un refrain désormais familier
Cette sortie ne constitue pas un cas isolé. Déjà, le 12 août 2024, à l’occasion de la Journée internationale de la jeunesse, Évariste Ndayishimiye avait lancé : « Le dollar, c’est pour les Américains, et le BIF, c’est pour les Burundais. Notre monnaie a de la valeur au Burundi. Voulez-vous qu’elle soit la même en France ? »
Il avait illustré son propos par une comparaison simpliste : un avocat à 200 BIF au Burundi contre 5 dollars aux États-Unis. À ses yeux, cela prouvait que « 5 dollars valent 200 francs burundais ». Une lecture fallacieuse qui fait abstraction des écarts de pouvoir d’achat, des structures de marché, et des réalités macroéconomiques. À cette date, le taux de change officiel avoisinait les 2 800 BIF pour 1 USD, et dépassait les 6 000 BIF sur le marché noir.
Une rhétorique reprise au sommet de l’État
Le 18 février 2024, c’est Gélase Daniel Ndabirabe, alors président de l’Assemblée nationale, qui s’exprimait dans le même registre à Matongo (Kayanza) : « Tu as déjà vu le dollar américain ? Tu ne manges pas de viande sans dollar ? Pourtant, tu ne l’as jamais eu. »
Et d’ajouter : « La monnaie burundaise repose sur les produits de notre récolte. Pourquoi comparer avec une monnaie que nous n’utilisons pas ? »
Selon lui, critiquer la faiblesse du BIF revient à adopter un regard étranger, étranger à l’économie paysanne.
Une crise pourtant bien tangible
Mais au-delà du discours, les conséquences de la crise des devises sont bien réelles, y compris pour les Burundais qui n’ont jamais eu un billet en dollar entre les mains.
Le Burundi dépend largement des importations pour des produits essentiels : carburant, médicaments, sucre, engrais, pièces de rechange… Or, tous nécessitent l’utilisation de devises étrangères. Leur raréfaction entraîne des pénuries chroniques, une flambée des prix, et une détérioration du pouvoir d’achat — même dans les zones rurales.
Autrement dit, même si le citoyen lambda n’utilise pas de devises étrangères au quotidien, il paie directement le prix de leur absence.
Une inflation galopante
Les données de l’Institut National de la Statistique du Burundi (INSBU) illustrent l’ampleur de la crise. En juin 2025, l’inflation annuelle s’élevait à 41,6 %, tirée en grande partie par les produits alimentaires, dont les prix ont augmenté de 42,6 % sur un an.
Certaines hausses sont particulièrement marquantes :
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Poisson : + 97,7 %
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Viandes : + 82,7 %
Même si l’inflation a légèrement fléchi après un pic à 45,5 % en avril (43,9 % en mai, puis 41,6 % en juin), la tendance reste préoccupante. En cinq ans, l’inflation est passée de 8,1 % en 2020 à plus de 40 % en 2025, sans réel répit pour les consommateurs.
Un refus d’affronter la réalité ?
Face à de telles données, les tentatives de relativiser la crise apparaissent comme une stratégie de déni. Réduire les inquiétudes à un « problème de politiciens » revient à ignorer les causes structurelles : faible capacité d’exportation, mauvaise allocation des devises, déficit commercial chronique, dépendance aux importations, et politique monétaire sous pression.
Or, la première étape pour sortir d’une crise économique est d’en reconnaître l’existence. En niant l’impact de la pénurie de devises sur la population, le discours officiel pourrait retarder la mise en œuvre de solutions efficaces et réalistes.
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Photo : Le président Évariste Ndayishimiye répond à Gabriel Rufyiri, président de l’OLUCOME, qui alertait sur la pénurie de devises étrangères, lors de l’émission Ku Kivi diffusée sur les chaînes nationales le 6 juillet 2025. © DR
