Dans un article du 11 novembre 2025, la Radio-Télévision du Burundi (RTNB) rapporte une déclaration attribuée à l’Abbé Mélance Manirakiza, représentant du projet Burundi Marketing Avocado (BAM), selon laquelle le Burundi pourrait atteindre 85 000 000 de tonnes d’avocats d’ici 2029, générant 600 000 000 USD de revenus annuels à l’exportation. Est-ce un mauvais calcul des concepteurs du projet ou une erreur de la RTNB ?
Selon le même reportage, le projet Merankabandi, via l’organisation ODAG Caritas Gitega et en collaboration avec le programme BAM, a lancé le 10 novembre 2025 une nouvelle campagne de plantation d’avocatiers dans la zone de Maramvya (Gitega). L’événement a réuni plusieurs autorités locales : responsables administratifs de la commune, conseiller politique du gouverneur de Gitega, secrétaire provincial du Cndd-Fdd, techniciens agricoles, ainsi que les bénéficiaires organisés en associations soutenues par Merankabandi et ODAG Caritas Gitega.
Au cours des discours, la RTNB rapporte qu’une ambition nationale viserait 85 millions de tonnes d’avocats à l’horizon 2029. Elle cite notamment l’Abbé Manirakiza affirmant que le programme prévoit d’étendre la culture de l’avocatier sur 6 000 hectares à travers le pays, grâce à un partenariat avec les autorités locales, les paroisses et le secteur privé. Selon le média public, il aurait ajouté que « le Burundi pourrait atteindre la Vision nationale dans 5 ans » et produire ces fameux 85 millions de tonnes, permettant de générer 600 millions d’USD par an. L’avocatier deviendrait ainsi la culture phare du pays.
Des projections agronomiques et économiques impossibles
Pour le Professeur Jean Ndenzako, spécialiste en économie agricole, ces chiffres ne tiennent pas la route. La production mondiale d’avocats était estimée à 10,5 millions de tonnes en 2023 (FAO), dominée par des pays à forte densité de plantations : Mexique (2,5 Mt), Pérou (1,1 Mt), Kenya (0,5 Mt).
Quant au prix moyen d’exportation de la variété Hass, il se situait autour de 4 USD/kg en 2024.
Sur cette base, le professeur démontre l’écart abyssal entre les projections relayées par la RTNB et les capacités réelles du Burundi.
• Rendements et capacité maximale du Burundi
Les vergers commerciaux atteignent, en plein rendement, 7 à 13 t/ha, et exceptionnellement jusqu’à 20 t/ha dans les meilleures conditions internationales.
En appliquant cette hypothèse extrêmement optimiste aux 6 000 hectares annoncés, la production théorique maximale serait de :
6 000 ha × 20 t/ha = 120 000 tonnes/an
Les 85 millions de tonnes mentionnés par la RTNB représenteraient donc 708 fois cette capacité maximale… et huit fois la production mondiale actuelle.
Même si le Burundi disposait de 100 000 hectares d’avocatiers, hypothèse irréaliste compte tenu de sa superficie et de la pression sur les terres, la production atteindrait au mieux 2 millions de tonnes, soit 42 fois moins que l’objectif annoncé.
• Contraintes structurelles sévères
Le Burundi souffre de contraintes connues : fragmentation foncière (moins de 0,5 ha par ménage), érosion, manque d’irrigation, faible accès aux intrants.
La plupart des plantations massives d’avocatiers n’ont débuté qu’en 2022–2023. En 2029, de nombreux arbres seraient encore en phase juvénile, avec des rendements de moins de 5 t/ha.
Les projections officielles du MINAGRIE (2024) évoquent 10 à 11 millions de kg (soit environ 11 000 tonnes) d’exportations d’ici 2030, un objectif déjà ambitieux mais réaliste.
• Revenus incohérents
À 4 USD/kg, une production de 85 millions de tonnes rapporterait… 340 milliards USD, et non 600 millions.
Les 600 millions d’USD correspondraient plutôt à une production d’environ 150 000 tonnes, ce qui nécessiterait entre 7 500 et 10 000 hectares matures — un seuil théoriquement atteignable, mais certainement pas d’ici 2029.
Erreur de transcription : l’hypothèse la plus plausible
L’analyse technique converge vers une explication simple : une confusion dans les chiffres.
Si l’ambition réelle était 85 000 tonnes, tout devient cohérent :
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6 000 ha × 14 t/ha ≈ 84 000 tonnes
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84 000 t × 4 USD/kg ≈ 336 millions USD
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une légère surestimation ou une prime de qualité pourrait approcher les 600 millions USD
Ce volume s’aligne également sur les ambitions nationales existantes (50 millions d’USD d’ici 2030) et sur les capacités agronomiques du pays.
Conclusion
La production de 85 millions de tonnes d’avocats d’ici 2029 au Burundi est physiquement impossible : elle dépasserait plus de huit fois la production mondiale actuelle et exigerait des superficies et des rendements hors de portée.
Les 600 millions d’USD de revenus évoqués pourraient être réalistes pour une production autour de 150 000 tonnes, mais certainement pas pour le volume relayé par la RTNB.
La cause la plus probable reste une erreur de transcription ou une confusion entre 85 000 et 85 000 000 de tonnes.
Cette affaire souligne l’importance d’une vérification systématique des données chiffrées dans les communications publiques, surtout dans le cadre de projets agricoles où l’enthousiasme politique peut entraîner des exagérations non conformes aux réalités techniques.
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Photo : Un camion est chargé d’avocats dans l’ancienne province de Kayanza, au Burundi, en 2024. © DR
