Le chef de l’État burundais Évariste Ndayishimiye a salué la « bravoure exceptionnelle » de l’armée burundaise engagée à l’étranger, ce vendredi 23 janvier 2026 à Gitega, affirmant des victoires répétées jusqu’en RDC. Un discours valorisant que ce fact-checking se confronte aux faits, aux rapports internationaux et aux analyses de la société civile.
Le 23 janvier 2026, au stade Ingoma de Gitega, en marge d’une prière œcuménique d’action de grâce organisée par le parti au pouvoir, le CNDD-FDD, le chef de l’État burundais a dressé un portrait très élogieux des Forces de défense nationale du Burundi (FDNB), engagées notamment en Somalie, en République centrafricaine (RCA) et plus récemment en RDC.
Allant plus loin, Évariste Ndayishimiye a affirmé que « le monde s’étonne de voir comment les militaires burundais remportent chaque fois les batailles », une déclaration qu’il a également étendue aux opérations menées en République démocratique du Congo.
Ces propos, fortement laudatifs, appellent cependant à une mise en perspective factuelle.
Une armée effectivement engagée dans les missions internationales
Il est établi que le Burundi participe depuis 2007 à la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM), devenue par la suite l’ATMIS. Le pays figure parmi les principaux contributeurs africains en troupes, aux côtés de l’Ouganda et du Kenya. Des contingents burundais ont été déployés dans certaines des zones les plus instables, notamment à Mogadiscio et dans le sud de la Somalie.
En République centrafricaine, le Burundi contribue également à la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA). Les soldats burundais y assurent la sécurisation des institutions, la protection des axes routiers et l’appui aux processus électoraux, notamment lors des scrutins récents.
Sur ces points, les faits confirment que l’armée burundaise joue un rôle réel et reconnu dans les opérations internationales de maintien de la paix.
Formation et appui international : des facteurs déterminants
Toutefois, les succès opérationnels évoqués par le président ne peuvent être analysés indépendamment de la formation et du soutien international dont bénéficient les contingents burundais.
Avant chaque déploiement, les militaires suivent des formations spécifiques financées par des partenaires tels que l’Union européenne et les Nations unies. Celles-ci portent notamment sur le combat asymétrique, la protection des civils, le respect du droit international humanitaire et la coordination multinationale.
Sur le terrain, les soldats burundais opèrent rarement de manière autonome. En Somalie, les opérations contre le groupe Al-Shabaab s’inscrivent dans un dispositif multinational combinant renseignement aérien, appui logistique et frappes aériennes. Comme le notent plusieurs rapports internationaux, « aucune armée nationale engagée dans l’ATMIS ne mène seule des opérations décisives sans appui extérieur ».
Attribuer ces résultats exclusivement à la bravoure des soldats burundais, sans tenir compte de cet environnement opérationnel complexe, revient donc à présenter une image incomplète de la réalité.
Des succès, mais aussi des pertes et des revers
Le discours présidentiel ne mentionne pas les pertes importantes subies par l’armée burundaise. En Somalie, plusieurs attaques majeures contre des bases de l’AMISOM ont coûté la vie à des dizaines de soldats burundais. Ces attaques, revendiquées par Al-Shabaab, sont documentées par des communiqués officiels et des rapports des Nations Unies.
Ces épisodes rappellent que la bravoure des troupes ne garantit pas des victoires systématiques. Comme le résume un analyste sécuritaire régional, « dans une guerre asymétrique, la discipline et le courage ne suffisent pas à neutraliser durablement un groupe armé ».
Par ailleurs, malgré plus de dix-neuf ans de présence militaire internationale, la Somalie demeure largement instable. En République centrafricaine également, l’insécurité persiste dans plusieurs régions, relativisant l’idée d’une stabilisation durable attribuable à un seul contingent.
Le cas sensible de la République démocratique du Congo
Concernant la présence burundaise en RDC, le tableau apparaît encore plus nuancé. Déployées dans l’est du pays dans le cadre d’une coopération bilatérale avec Kinshasa, les FDNB ont participé à des opérations contre plusieurs groupes armés, notamment dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.
Cependant, plusieurs observateurs soulignent que ces opérations se déroulent dans un environnement militaire extrêmement complexe, marqué par la présence de groupes lourdement armés, tels que le M23, bénéficiant d’un appui logistique et technologique supérieur. Dans ce contexte, les forces burundaises n’ont pas été en mesure de conserver durablement certaines positions stratégiques, notamment dans des zones urbaines de l’est congolais.
Ces éléments contredisent l’idée de « victoires systématiques » avancée par le président.
Le FOCODE dénonce une armée utilisée comme « ressource économique »
Des organisations burundaises de la société civile, dont le Forum pour la conscience et le développement (FOCODE), proposent une lecture plus critique de ces engagements militaires. Selon cette organisation, les soldats burundais seraient souvent perçus par l’État comme des « unités économiques », envoyées sur des terrains hostiles sans bénéficier d’équipements modernes suffisants.
« Malgré les financements importants liés aux missions internationales, le Burundi n’a pas investi de manière conséquente dans la modernisation de son armée », affirme le FOCODE. L’organisation rappelle que les blindés de type Caspil utilisés par les FDNB sont majoritairement des dons étrangers et que certains équipements lourds sont loués, avec un impact limité sur les capacités opérationnelles.
Le FOCODE estime également que « des milliers de soldats sont mobilisés pour des tâches qui pourraient être accomplies plus efficacement par des technologies modernes, telles que les drones ou des systèmes de surveillance avancés ».
Une image à relativiser
Enfin, selon plusieurs analystes indépendants, l’armée burundaise demeure moins équipée que certains acteurs armés régionaux. Pacifique Nininahazwe, figure de la société civile, évoque « une guerre insuffisamment préparée », estimant que « la bravoure des soldats ne peut compenser indéfiniment le manque d’équipements modernes, de renseignement avancé et de planification stratégique ».
Au regard de ces éléments, le discours présidentiel apparaît davantage comme une rhétorique politique valorisante que comme une évaluation rigoureuse et exhaustive des engagements militaires du Burundi à l’étranger.
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Photo : Le président burundais Évariste Ndayishimiye s’exprime au stade Ingoma de Gitega, lors d’une prière œcuménique d’action de grâce organisée par le CNDD-FDD, le 23 janvier 2026. © DR
