Dans une interview accordée à Buja TV le 21 janvier 2026, le porte-parole de l’armée burundaise, le général de brigade Gaspard Baratuza, a livré une série de déclarations sur l’engagement militaire du Burundi dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Présentés sur un ton rassurant et triomphaliste, ses propos se révèlent, à l’analyse, marqués par des contradictions, des diversions et plusieurs contre-vérités, y compris en décalage direct avec les déclarations du président burundais, Évariste Ndayishimiye.
Interrogé sur les résultats concrets du déploiement burundais en RDC, le général Baratuza affirme être « satisfait », allant jusqu’à déclarer que « le Burundi est en paix grâce à ce déploiement ».
Or, la question portait sur l’impact militaire en territoire congolais, et non sur la situation sécuritaire interne du Burundi. En recentrant sa réponse sur un autre sujet, le porte-parole élude le cœur de la question. Cette stratégie rhétorique, déplacer le débat, permet d’éviter de présenter des résultats vérifiables sur le terrain : aucune ville reprise, aucun groupe armé neutralisé, aucun gain stratégique précis n’est cité.
« Nous n’étions pas là pour combattre le M23 » : une affirmation contredite par les faits
Le général Baratuza soutient que l’armée burundaise n’a jamais été déployée pour combattre le M23. Cette affirmation est démentie par plusieurs éléments factuels :
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Plus de 20 000 militaires burundais, incluant des éléments de l’armée régulière et de la milice Imbonerakure (jeunesse affiliée au CNDD-FDD), ont été déployés au Nord-Kivu et au Sud-Kivu.
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Ces forces ont opéré aux côtés des FARDC et de leurs alliés, y compris des groupes armés controversés comme les FDLR, connus pour leur implication dans le génocide de 1994 au Rwanda.
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Après la prise de Goma par l’AFC/M23, les troupes burundaises ont été massivement redéployées au Sud-Kivu afin d’empêcher la chute de Bukavu et d’Uvira, deux principales villes de la province.
Un tel redéploiement ne peut s’expliquer que dans un contexte d’affrontement direct avec l’AFC/M23, rendant la déclaration du général Baratuza factuellement intenable.
Une contradiction ouverte avec le président Évariste Ndayishimiye
Les propos du porte-parole de l’armée entrent également en contradiction directe avec ceux du président burundais, commandant suprême des forces de défense.
À plusieurs reprises, Évariste Ndayishimiye a assumé l’implication du Burundi dans le conflit congolais afin de freiner l’avancée du M23, allant jusqu’à évoquer le risque d’une escalade régionale :
« Si la dernière grande ville du Sud-Kivu tombe, le Burundi ne restera pas spectateur. Nous nous préparons à défendre notre pays, y compris en frappant l’ennemi à partir de la frontière de Kirundo. »
Dans une interview à la BBC, il déclarait également :
« Si vous n’aidez pas votre voisin à éteindre un feu quand sa maison brûle, demain, quand ce sera votre tour, personne ne vous aidera. Si le Burundi va aider la RDC, c’est pour se défendre lui-même. »
Ces déclarations confirment explicitement un engagement burundais contre l’AFC/M23, en contradiction avec la version défendue par Baratuza.
Le M23 omniprésent… malgré le déni
Autre incohérence notable : bien que le général Baratuza affirme que l’armée burundaise n’est pas engagée contre le M23, ce groupe occupe une place centrale dans l’ensemble de son discours. Aucun autre mouvement rebelle n’est explicitement mentionné, malgré la multiplicité des groupes armés actifs dans l’Est de la RDC.
Il est difficile de consacrer l’essentiel d’une interview à un ennemi que l’on prétend ne pas combattre.
« Quelles villes ont été prises ? » : le déni de faits établis
Face à la question du journaliste sur la prise de villes par l’AFC/M23 malgré la présence burundaise, Baratuza répond :
« Quelles villes ont été prises par le M23 ? Celles qui l’ont été, l’ont été grâce à l’appui de forces extérieures. »
Cette réponse pose un double problème.
D’une part, elle nie des faits largement documentés, notamment la chute de Goma et l’avancée jusqu’aux abords d’Uvira.
D’autre part, elle constitue un aveu indirect d’un affrontement avec le M23, affrontement que les forces burundaises n’ont pas été en mesure d’empêcher.
Lorsqu’il interroge le journaliste en demandant : « Où sont-ils maintenant ? », il semble occulter une incapacité à maintenir les positions, qu’il tente ensuite de justifier par référence à une « convention » non précisée.
Le recul présenté comme un choix, la défaite minimisée
Le général Baratuza affirme que l’armée burundaise aurait volontairement reculé :
« Quand un fou s’engage, il faut lui laisser le passage. »
Les informations en provenance du terrain dressent un tableau différent.
Deux bataillons basés à Kiliba auraient rencontré de grandes difficultés lors de leur repli. Un officier cité par Burundi Facts affirme avoir été abandonné par des éléments de la garde présidentielle congolaise, surnommés les « Hiboux ».
Malgré leur effectif, les forces burundaises n’auraient pas résisté à l’armement sophistiqué et aux tactiques offensives de l’AFC/M23. Des officiers supérieurs auraient éteint leurs téléphones pour éviter d’être localisés, tandis que le repli s’est effectué dans la confusion via la frontière de Gatumba, pendant que l’AFC/M23 progressait jusqu’à Uvira. L’ensemble de ces éléments correspond davantage à une défaite militaire qu’à un retrait stratégique maîtrisé.
Désertions : du déni à l’aveu involontaire
Interrogé sur les désertions, Baratuza commence par les nier, avant de se contredire :
« J’ai déjà entendu qu’il y a des militaires partis à Dubaï… y compris même un membre de notre service de communication. »
Il reconnaît ainsi, indirectement, la réalité de départs au sein des forces armées. Selon plusieurs sources, ces désertions seraient motivées par un sentiment d’injustice, un manque de reconnaissance et la perception que des soldats meurent en RDC pendant qu’une minorité s’enrichit.
Sa déclaration selon laquelle un militaire n’aurait besoin que de « tenues, de boots et de savon » illustre le fossé entre le discours du commandement et les réalités vécues sur le terrain.
Conclusion : un discours fragilisé par les faits
L’analyse des propos du général Gaspard Baratuza met en évidence un discours traversé par des contradictions internes, démenti par les faits de terrain et en opposition avec les déclarations du président de la République.
En cherchant à minimiser l’engagement contre l’AFC/M23, à nier les revers militaires, les pertes humaines et les désertions, le porte-parole de l’armée burundaise finit par se contredire. Loin de rassurer, son intervention sur Buja TV expose une communication de crise fondée sur le déni, au détriment de la vérité et de la crédibilité des institutions militaires burundaises.
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Photo : Le général de brigade Gaspard Baratuza, porte-parole de l’armée burundaise, lors d’une interview accordée à Buja TV sur le déploiement des troupes burundaises en RDC. © DR
