Alors que le président Évariste Ndayishimiye affirme que la malnutrition infantile aurait disparu au Burundi, les données disponibles et les observations de terrain dressent un tableau très différent. Selon les évaluations les plus récentes de l’UNICEF, du PAM et de l’OCHA, des centaines de milliers d’enfants restent exposés à la malnutrition aiguë ou chronique. Entre progrès réels et communication politique, ce fact-checking analyse l’écart entre le discours officiel et la situation constatée.
Lors d’une cérémonie de présentation de l’administrateur de la commune Matongo (province de Butanyerera), le 5 novembre 2025, le chef de l’État a déclaré « qu’il n’est plus constaté actuellement d’enfants souffrant de kwashiorkor et de malnutrition », attribuant cette évolution aux efforts gouvernementaux en matière de sécurité alimentaire et de santé. Une affirmation qui a suscité de nombreuses interrogations, notamment parmi les acteurs humanitaires.
Des données officielles qui contredisent l’affirmation présidentielle
La malnutrition, conséquence d’un apport alimentaire insuffisant ou inadapté, demeure un problème de santé publique majeur au Burundi. Chez les enfants, elle se manifeste principalement sous forme de kwashiorkor ou de malnutrition aiguë sévère, potentiellement mortelle sans prise en charge rapide.
Les chiffres récents sont sans équivoque : selon le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 484 000 enfants de moins de cinq ans sont susceptibles d’être touchés par la malnutrition aiguë entre juin 2024 et mai 2025. L’UNICEF estime par ailleurs que 55 % des enfants burundais souffrent de retard de croissance, tandis que le PAM relève une situation endémique dans plusieurs provinces, notamment Muyinga, Kirundo, Cibitoke et Rumonge.
Sur le terrain, la réalité confirme ces données. À Gatumba (province de Bujumbura), où les inondations et pauvreté fragilisent durablement les ménages, l’association Action et Humanisme Burundi distribue régulièrement de la bouillie enrichie aux enfants malnutris. « Nous recevons chaque semaine des mamans dont les enfants présentent encore des signes de malnutrition », indique Evariste Bukeyeneza, président de l’organisation. Des cas similaires sont observés dans d’autres provinces comme Rutana et Makamba, où des structures sanitaires continuent d’accueillir des enfants atteints de kwashiorkor.
Des efforts réels, mais une malnutrition encore profondément ancrée
Depuis 2020, le Burundi a intensifié ses initiatives de lutte contre la malnutrition : Plan multisectoriel de sécurité alimentaire et nutritionnelle (2020–2025), dépistage communautaire, cantines scolaires, jardins communautaires. Ces actions témoignent d’un engagement notable, mais demeurent insuffisantes au regard de l’ampleur du problème.
Les causes structurelles persistent : pauvreté généralisée, aléas climatiques récurrents, accès inégal aux soins. Dans de nombreuses zones rurales, les centres de santé manquent de nourriture thérapeutique ou de personnel formé. Certaines croyances alimentaires freinent également la diversification des repas. Le PAM souligne que les ménages burundais consacrent en moyenne 65 % de leurs revenus à la nourriture, un indicateur de grande fragilité économique.
Selon le Rapport humanitaire 2024 de l’OCHA, environ 1,8 million de personnes ont besoin d’une assistance alimentaire ou nutritionnelle, et la malnutrition demeure l’une des principales causes de mortalité infantile. Malgré les programmes conjoints du ministère de la Santé, de l’UNICEF et du PAM, la malnutrition reste un défi national structurel.
Entre communication politique et réalité sanitaire
Au regard des données disponibles, l’affirmation du président selon laquelle il n’existerait plus d’enfants malnutris au Burundi apparaît largement excessive. Si des progrès tangibles ont été accomplis — meilleure coordination entre acteurs, interventions communautaires renforcées, sensibilisation accrue —, les statistiques de l’UNICEF, du PAM et de l’OCHA montrent que la malnutrition infantile reste une réalité durable, particulièrement dans les zones rurales vulnérables.
Cette divergence illustre une volonté politique de mettre en avant les avancées, tout en minimisant un problème encore largement ancré. La lutte contre la malnutrition doit rester une priorité nationale, fondée sur la résilience alimentaire, la production locale et l’accès équitable aux soins.
Conclusion
Les faits sont clairs, la malnutrition infantile n’a pas disparu au Burundi. Elle demeure un enjeu majeur de santé publique et un défi structurel qui nécessite des réponses soutenues et réalistes.
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Photo : Présentation officielle au terrain de Kavumu, en commune de Matongo, par le Chef de l’État Évariste Ndayishimiye, du nouvel administrateur, Madame Janvière Kanyana. © DR
