À l’occasion de la fête de l’indépendance, une vieille expression kirundi ravive les souvenirs d’un passé colonial douloureux. “Zana amagi, zana amasoro” — littéralement “apporte des œufs, apporte du beurre” — est souvent citée pour évoquer une supposée interdiction alimentaire imposée aux Burundais. Mais que révèle réellement l’histoire ? Un historien nuance fortement cette interprétation.
À chaque célébration de l’indépendance du Burundi, une expression kirundi resurgit dans les conversations : « Zana amagi, zana amasoro », soit « Apporte des œufs, apporte du beurre de lait ». Pour beaucoup, cette phrase résume un pan sombre de l’époque coloniale : celle où certains aliments auraient été réservés exclusivement aux colons, au détriment de la population locale. Mais cette idée tient-elle la route face aux faits historiques ? Nous avons interrogé un spécialiste pour séparer la mémoire de la réalité.
Une interdiction formelle ? Peu probable, selon l’historien
L’historien Éric Ndayisaba, enseignant-chercheur à l’Université du Burundi, se montre prudent quant à l’interprétation littérale de cette expression. Il estime peu plausible que les colons aient édicté une interdiction explicite empêchant les Burundais de consommer des œufs, du lait ou du beurre traditionnel (amasoro).
« Les Européens étaient très minoritaires par rapport à la population burundaise. Il aurait été matériellement impossible de leur réserver l’exclusivité de certains aliments », explique-t-il.
Une métaphore politique, forgée dans le contexte de la lutte anticoloniale
Selon Ndayisaba, l’expression « Zana amagi, zana amasoro » relève davantage du langage politique que d’une description fidèle de la vie quotidienne sous la colonisation. Elle aurait été popularisée dans les années 1950 par l’Uprona, en pleine lutte pour l’indépendance, afin de dénoncer de manière imagée les privilèges et l’exploitation exercés par le pouvoir colonial.
« Il s’agit d’une formule symbolique qui visait à pointer les inégalités et à renforcer le discours anticolonial. Ce n’était pas une règle alimentaire imposée par décret », précise-t-il.
Réquisitions forcées : une réalité bien documentée
Pour autant, les souffrances liées à la nourriture ne sont pas une invention. Si la consommation n’était pas interdite, des formes de réquisition existaient bel et bien. Sous l’administration coloniale, les Burundais étaient régulièrement contraints de fournir, souvent sous la pression, des produits agricoles ou d’élevage : lait, œufs, viande, céréales ou beurre traditionnel.
« Ce n’était pas une privation alimentaire au sens strict, mais plutôt une forme d’impôt en nature. Les gens étaient forcés de livrer certains produits aux chefs locaux, aux administrateurs coloniaux ou aux missionnaires », explique l’historien.
Il précise que ce système s’appuyait sur une logique hiérarchique déjà présente dans certaines traditions locales, où l’on offrait des présents au roi ou au chef. La colonisation a récupéré ces pratiques pour les institutionnaliser, les intensifier et y adjoindre la contrainte.
Le cœur de la violence coloniale : travail forcé et châtiments corporels
Aux yeux de l’historien, ce ne sont pas tant les privations alimentaires qui définissent la brutalité du régime colonial, mais plutôt le travail forcé et les violences physiques qu’il imposait.
« L’une des pratiques les plus redoutées était ikimoko, une bastonnade publique infligée à ceux qui refusaient d’obéir aux ordres de l’administration », rapporte Ndayisaba.
Il souligne toutefois que ces châtiments ne visaient pas systématiquement toute la population, mais principalement ceux qui résistaient aux directives de l’autorité coloniale.
Une mémoire symbolique, mais une exagération historique
L’expression « Zana amagi, zana amasoro » garde une forte charge émotionnelle dans la mémoire collective burundaise. Elle évoque l’humiliation ressentie face aux inégalités criantes de l’époque coloniale. Mais d’un point de vue strictement historique, elle exagère une réalité plus nuancée : il n’existe aucune preuve d’une interdiction formelle empêchant les Burundais de consommer certains aliments. Ce dont ils ont surtout souffert, ce sont des réquisitions arbitraires, des injustices structurelles et d’une exploitation systémique.
Conclusion : Le poids de cette expression tient moins à la vérité littérale qu’au rôle qu’elle a joué dans la contestation du système colonial. Elle illustre une injustice vécue, mais qui relevait davantage du prélèvement forcé que de l’interdiction pure et simple.
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Photo : La Place de l’Indépendance, un monument emblématique et un lieu de mémoire pour les Burundais dédiée à la célébration de l’indépendance. © Akeza
