La 3177ᵉ réunion du Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale, tenue les 24 et 25 novembre, s’est penchée sur les rapports périodiques présentés par le Burundi. À cette occasion, le ministre des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, chargé de répondre aux questions du Comité, a tenu des propos pour le moins surprenants sur la liberté d’expression au Burundi, du moins pour quiconque connaît la situation du pays. À la lumière des faits, certains pourraient même se demander s’il ne parlait pas d’un autre État.
Interrogé par le rapporteur du Comité, Édouard Bizimana a décrit le Burundi comme un véritable havre de liberté d’expression, en ignorant des réalités pourtant bien documentées.
« Si vous avez un pays où la liberté d’expression est garantie, c’est bien le Burundi », a-t-il déclaré.
« Personne n’a été inquiété du simple fait d’être journaliste », a-t-il ajouté.
Mais le Classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières (RSF) raconte une tout autre histoire : le Burundi y occupe la 125ᵉ place, soit 17 rangs de moins que l’année précédente.
Pour Alexandre Niyungeko, président de l’Union burundaise des journalistes, les propos du ministre relèvent presque de la fiction :
« Plusieurs personnes croupissent dans les geôles pour avoir donné un point de vue que le pouvoir ne veut pas entendre, fût-ce dans un groupe WhatsApp familial. »
Même constat pour le journaliste senior Désiré Hatungimana, qui estime que le pouvoir du CNDD-FDD a imposé des limites sévères à la liberté d’expression. Selon lui, l’obligation faite aux journalistes de demander l’autorisation préalable des gouverneurs pour se rendre sur le terrain constitue une entrave directe à la loi et, par ricochet, à la liberté d’opinion :
« Comment une source peut-elle parler librement alors qu’un Imbonerakure ou un chef de colline l’écoute ? »
Pour plusieurs professionnels des médias, cette exigence n’est rien d’autre qu’un outil de contrôle politique destiné à empêcher la population de s’exprimer librement. Depuis 2015, cette surveillance permanente s’est installée comme une forme de censure structurelle, dissuadant les journalistes de travailler sans crainte de représailles.
Alexandre Niyungeko résume l’inquiétude générale :
« La répression de la liberté d’opinion n’a plus de limites, et c’est de plus en plus inquiétant. »
2. « Les journalistes ne sont pas inquiétés » ?
Sur ce point également, le ministre a passé sous silence les persécutions, parfois violentes, auxquelles les professionnels des médias font face.
Sans prétendre à l’exhaustivité, plusieurs cas récents contredisent frontalement ces affirmations.
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Sandra Muhoza, toujours en prison pour avoir simplement exercé son métier, illustre à elle seule les limites imposées à la liberté de la presse. Son cas montre comment des lois floues — notamment celle sur l’intégrité nationale — sont utilisées pour punir des journalistes.
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En avril 2025, Willy Kwizera, journaliste de Bonesha FM, a été séquestré et battu par des étudiants se réclamant Imbonerakure à l’Université du Burundi, alors qu’il enquêtait sur les conditions de vie des étudiants.
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Trois semaines plus tôt, le 21 avril 2025, Willy Kwizera et Masudi Mugiraneza (radio Nderagakura) avaient déjà été arrêtés à Kinama alors qu’ils couvraient un sit-in pacifique, malgré la présentation de leur carte de presse. Ils ont passé plusieurs heures dans les cachots de la police.
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En mai 2024, Ahmadi Radjabu (Akeza.net) a été arrêté pour avoir filmé un incendie au marché de Ruvumera, à Bujumbura. Il a été relâché quelques jours plus tard, sans autre justification.
Ces arrestations arbitraires, directement liées à la collecte d’informations, montrent que l’exercice du journalisme est loin d’être protégé.
À cela s’ajoutent les harcèlements répétés contre le journal Iwacu : tentatives d’enlèvement, attaques contre les bureaux, convocations successives au Conseil national de la communication… autant de signaux révélant l’intolérance du pouvoir envers un média qui refuse d’aligner sa ligne éditoriale.
Tous ces incidents démentent clairement les propos du ministre Bizimana selon lesquels les journalistes ne seraient « pas inquiétés ».
Conclusion
L’exercice du métier de journaliste au Burundi reste parsemé d’obstacles majeurs et très éloigné de l’image que tente de projeter le ministre Édouard Bizimana. Dans un climat où la peur s’est installée à tous les niveaux de la société, il est difficile de soutenir que la liberté d’expression et d’opinion est garantie.
Les propos du ministre relèvent donc davantage d’une stratégie de dissimulation que d’un reflet fidèle de la réalité.
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Photo: Le ministre des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, défendant devant l’ONU une vision idéalisée de la liberté d’expression au Burundi.
