Les travailleurs migrants burundais désireux de se rendre à Dubaï rencontrent désormais de sérieuses difficultés pour voyager. En cause : l’instauration, par le ministère des Affaires étrangères, d’une fiche d’identification présentée comme un instrument visant notamment à « prévenir les abus liés au recrutement et à consacrer le rôle de l’État comme garant de la protection de ses citoyens à l’étranger ». Mais cette mesure répond-elle réellement à un impératif de protection, ou poursuit-elle d’autres objectifs moins avoués ?
Dans une correspondance datée du 22 décembre 2025 et adressée aux responsables des agences de recrutement de travailleurs migrants, le ministre des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, a annoncé la mise en place d’une fiche individuelle d’identification du demandeur d’emploi à l’étranger, qualifiée d’outil administratif fondamental.
Selon cette correspondance, « cette fiche a pour finalité de formaliser le projet migratoire, de renforcer la traçabilité des travailleurs migrants burundais, de prévenir les abus liés au recrutement, au placement et aux retours prématurés, et de consacrer le rôle de l’État comme garant de la protection de ses citoyens à l’étranger ».
La fiche doit comporter plusieurs éléments obligatoires : le cachet du ministère concerné, la signature de l’agence recruteuse, celle du travailleur migrant, ainsi que l’accord formel d’un membre de la famille. Après paiement des frais requis à la Banque de la République du Burundi (BRB), cette fiche devient une autorisation administrative exigible lors des contrôles à l’Aéroport international Melchior Ndadaye. Elle est également présentée par le ministère comme « un instrument de protection et de responsabilité, tout au long du parcours migratoire ».
Une fiche d’identification qui ne garantit pas la protection
Cette initiative n’est pourtant pas nouvelle. Dans une note au public du 8 août 2022, le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération au Développement avait déjà instauré une fiche similaire pour les travailleurs migrants se rendant dans des pays ayant signé des accords de coopération avec le Burundi, notamment l’Arabie saoudite et le Qatar. Désormais, cette exigence s’étend également aux pays n’ayant conclu aucun accord de ce type avec le Burundi.
Avant le départ de chaque travailleur migrant, une fiche d’identification doit être complétée par l’intéressé et déposée auprès du ministère pour être scellée à sec. Le dossier à présenter comprend notamment un extrait de casier judiciaire, un contrat de travail, un visa valide, un billet d’avion, un document médical, ainsi qu’un bordereau de versement de 100 000 BIF sur un compte ouvert à la BRB.
Par ailleurs, parmi les conditions d’agrément imposées aux agences de recrutement figure le dépôt d’une caution de cinquante millions (50 000 000) de francs burundais, censée servir à réparer les préjudices subis par les travailleurs migrants.
Malgré l’existence de ces dispositifs, de nombreuses travailleuses migrantes continuent de subir des violences physiques, voire sexuelles, sans que les agences de recrutement ni le gouvernement burundais n’apportent de réponse concrète.
Lors de l’émission publique du 26 décembre 2026, tenue à Muramvya, le président de l’organisation ALUCHOTO, Vianney Ndayisaba, a déclaré que « les sociétés qui envoient des femmes et jeunes filles travailler dans les pays arabes se livrent à la traite des êtres humains, car elles retiennent jusqu’à 50 % de leurs revenus ».
Selon lui, ALUCHOTO a documenté 54 cas de viols, 132 cas de violences physiques, ainsi que plusieurs situations de séquestration. « Lorsqu’elles sont victimes de mauvais traitements, aucune assistance ne leur est offerte. Et à leur retour, leurs familles doivent souvent vendre leurs biens pour financer leur rapatriement. Ensuite, ces femmes sont enfermées et contraintes de rembourser les 50 % qu’elles n’ont pas pu verser sur une année imposée », a-t-il précisé.
Il a également cité le cas d’une société ayant séquestré une jeune fille pendant deux semaines dans la zone de Kinindo, en mairie de Bujumbura, exigeant le paiement de 11 millions de BIF après l’interruption de son contrat consécutive à des abus subis.
Face à ces révélations, le président de la République, Évariste Ndayishimiye, a instruit le ministère de l’Intérieur et celui des Affaires étrangères de traiter ce dossier « avec fermeté », en ordonnant notamment « la fermeture immédiate de toute société fautive ».
Conclusion
Les travailleurs migrants qui dénoncent cette mesure estiment qu’elle ne leur apporte aucun bénéfice tangible, si ce n’est de restreindre davantage leur possibilité de partir travailler à l’étranger pour subvenir aux besoins de leurs familles. Les faits documentés tendent à confirmer que cette fiche d’identification ne constitue pas, en soi, un véritable mécanisme de protection.
Selon l’organisation burundaise de défense des droits humains FOCODE, cette décision pourrait plutôt s’inscrire dans une logique de renforcement du contrôle des départs, notamment ceux de militaires vers les pays du Golfe, plus que dans une politique effective de protection des travailleurs migrants.
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Photo : Des travailleuses domestiques burundaises à l’aéroport international Melchior Ndadaye, en partance pour des pays du Golfe. Depuis fin 2025, leur départ est conditionné à une fiche d’identification présentée par les autorités comme un outil de protection, dont l’efficacité reste contestée par des organisations de défense des droits humains. © DR
