Une enquête journalistique a mis au jour la situation préoccupante de milliers de femmes burundaises parties travailler en Arabie saoudite. Tandis que le gouvernement burundais réfute les accusations de traite humaine, de nombreux témoignages et faits viennent contredire sa version.
Une réalité inquiétante. En juin 2025, une enquête conjointe d’Ukweli Coalition Media Hub, Afrique XXI et Africa Uncensored a révélé qu’environ 17 000 femmes burundaises, parties travailler comme domestiques en Arabie saoudite, se trouvent dans des conditions souvent assimilées à de la traite humaine. Ces révélations, relayées notamment par TV5 Monde, ont été qualifiées de « perfides et fallacieuses » par le ministère burundais des Affaires étrangères.
Alors, qu’en est-il vraiment ? Nous avons vérifié les faits.
1. Un cadre légal existe bien, mais il comporte des failles majeures
Un accord bilatéral de recrutement de main-d’œuvre a été signé entre le Burundi et l’Arabie saoudite en 2021. L’objectif initial était de créer des opportunités d’emploi à l’étranger pour des jeunes en situation de précarité. L’accord visait également à encadrer les migrations de travailleuses domestiques burundaises, souvent parties auparavant de manière clandestine. Selon les chiffres officiels, 13 971 travailleurs avaient été recrutés dans ce cadre à la date de mai 2025, via 47 agences agréées.
Cependant, cet accord s’inscrit dans un système structurellement problématique : le kafala, ou système de parrainage. Ce dispositif donne un pouvoir démesuré aux employeurs sur les travailleurs étrangers, notamment les femmes domestiques, qui ne peuvent ni quitter leur emploi, ni voyager, ni parfois même se déplacer sans l’autorisation de leur sponsor. Cela ouvre la voie à des abus : confiscation de passeports, salaires impayés, conditions de travail dégradantes, voire violences.
Lors de la ratification de cet accord par l’Assemblée nationale en avril 2022, l’ancien ministre de l’Intérieur Gervais Ndirakobuca avait pourtant rassuré que les dispositions du contrat respecteraient le Code du travail burundais. La réalité sur le terrain semble bien différente.
2. Une protection insuffisante des droits humains
Contrairement aux déclarations officielles, les témoignages de travailleuses burundaises en Arabie saoudite décrivent des conditions de travail souvent incompatibles avec le respect des droits humains. Sur les réseaux sociaux circulent régulièrement des vidéos montrant des femmes appelant au secours, dénonçant des violences, des journées de travail sans fin, l’absence de repos, de nourriture ou de rémunération.
Des cas concrets viennent appuyer ces récits :
-
A.N., recrutée via une agence, a été battue par son employeur après avoir réclamé son salaire impayé. Sa famille, sans nouvelles d’elle pendant plusieurs mois, a dû alerter les autorités pour qu’elle soit finalement rapatriée.
-
Une autre vidéo montre une femme au visage tuméfié expliquant qu’elle n’a rien mangé depuis deux jours.
-
« Quand tu arrives dans une maison d’un Arabe, tu n’as aucun droit au repos. Même malade, tu dois continuer à travailler, même en rampant s’il le faut », confie une ancienne domestique.
Des organisations de défense des droits humains n’hésitent pas à parler d’un « esclavage moderne » pour décrire le sort de ces travailleuses.
3. L’intervention de l’ambassade du Burundi à Riyad est contestée
Le ministère burundais des Affaires étrangères affirme que l’ambassade du Burundi en Arabie saoudite intervient à chaque fois qu’un travailleur rencontre un problème. Mais cette déclaration ne résiste pas à l’épreuve des témoignages.
Beaucoup de femmes affirment avoir été abandonnées à leur sort, notamment après avoir fui des situations abusives. Certaines, réfugiées dans les bureaux des agences de recrutement appelés localement « offices », y restent coincées plusieurs mois, sans assistance. Une femme avait alerté la Radio Publique Africaine dès février 2025 sur son état de santé critique, sans qu’aucune mesure ne soit prise par l’ambassade pour organiser son rapatriement.
Plus inquiétant encore : dans le cas d’une femme burundaise décédée récemment en Arabie saoudite, les autorités sur place n’étaient même pas informées de son décès, selon les déclarations du ministre, qui a promis l’ouverture d’une enquête.
Conclusion : le silence officiel face à une réalité accablante
Le gouvernement burundais peut qualifier ces accusations de manipulation ou d’exagération. Néanmoins, les récits des femmes concernées, les images, les abus documentés, et les failles évidentes du système en place dressent un constat sans appel : trop de travailleuses burundaises sont exploitées, maltraitées, et insuffisamment protégées.
Dans ce contexte, le déni des autorités burundaises soulève des questions : leur inaction profite-t-elle à des intérêts économiques ou à des réseaux de recrutement bien établis ? En tout cas, les engagements en matière de protection et de droits humains restent largement théoriques.
Pour ces milliers de femmes, la promesse d’un avenir meilleur à l’étranger s’est transformée en cauchemar. Et pour l’instant, le soutien réel de leur pays reste à démontrer.
________________________________________________
Photo : Le président de la République du Burundi, Évariste Ndayishimiye, recevant en octobre 2023 le ministre d’État saoudien aux Affaires étrangères, membre du cabinet et envoyé pour les affaires climatiques, Adel bin Ahmed Al-Jubeir. © DR
