Depuis le début de l’année 2025, plus d’une centaine d’enfants burundais ont été interceptés alors qu’ils tentaient de rejoindre clandestinement la Tanzanie. Ce flux inquiétant soulève de sérieuses préoccupations : s’agit-il de cas isolés ou du signe d’un réseau structuré de traite d’enfants ? À travers ce fact-checking, nous avons recoupé les témoignages, vérifié les faits et confronté les chiffres pour démêler le vrai du faux.
Le 21 juillet 2025, quatre enfants ont été interceptés sur la colline Kinzanza, en commune Rutana, dans la province de Burunga. Ce cas s’ajoute à plus de 100 autres enregistrés depuis janvier, selon les autorités locales. Bien que ces chiffres ne soient pas officiellement publiés, plusieurs sources fiables les confirment, notamment des responsables administratifs et des organisations de la société civile comme l’Observatoire National de Lutte contre la Criminalité Transnationale (ONLCT).
Le gouverneur de la province, Parfait Mboninyibuka, évoque l’existence d’un réseau bien organisé, capable de recruter des enfants jusque dans des provinces éloignées telles que Karusi ou Gitega, en leur fournissant des itinéraires détaillés pour traverser la frontière tanzanienne.
Réseau structuré ou rumeur amplifiée ?
Si plusieurs acteurs de la société civile, dont David Ninganza de la SOJPAE, dénoncent un trafic d’enfants « organisé » avec des ramifications jusque dans certaines institutions, aucune enquête judiciaire ouverte à ce jour ne permet de confirmer l’implication de personnalités connues. Il s’agit pour l’instant d’allégations qui restent à étayer.
Des rumeurs circulent également sur l’utilisation de l’aéroport international Melchior Ndadaye ou d’autres postes frontaliers pour faire sortir les enfants du pays. Or, à ce jour, aucun élément tangible ou preuve documentée ne vient corroborer ces affirmations.
Des cas jugés et des expulsions confirmées
Des condamnations judiciaires attestent cependant de l’existence de cette traite. Le 5 décembre 2024, le tribunal de grande instance de Rutana a condamné Jean-Paul Dushime à cinq ans de prison pour trafic d’enfants, assortis d’une amende de 500 000 FBu. À défaut de paiement, il risquait 30 mois de prison supplémentaires.
La Tanzanie, de son côté, a renvoyé plusieurs enfants au Burundi. Le 7 décembre 2024, 11 mineurs sans papiers ni accompagnement ont été refoulés vers Mabanda (ancienne province de Makamba), selon le Conseil national de lutte contre la criminalité transnationale. Ils ont été accueillis dans un centre temporaire déjà saturé.
Zones d’ombre : manipulation des familles et absence de données
Le gouverneur Mboninyibuka a également affirmé que certains parents seraient manipulés par les trafiquants pour exercer une pression sur la justice en faveur des suspects. Pourtant, aucun rapport d’enquête ni témoignage vérifié ne permet pour l’instant d’établir un lien clair entre ces familles et les réseaux criminels. Ces accusations restent donc difficiles à confirmer de manière indépendante.
Autre point problématique : le manque de données consolidées. À ce jour, ni le ministère de l’Intérieur ni l’Unité de lutte contre la traite des personnes n’ont publié de statistiques officielles sur l’ampleur du phénomène.
Appels à l’action et réponses en gestation
Face à cette situation, l’ONLCT plaide pour la mise en place de synergies au niveau provincial, associant police routière, renseignement et justice. De leur côté, les organisations de la société civile appellent à une vigilance accrue au sein des communautés. Elles soulignent que les recruteurs sont souvent originaires des mêmes collines que les enfants qu’ils exploitent, ce qui complique leur détection.
Conclusion : un phénomène inquiétant mais encore mal cerné
Les faits sont clairs : des enfants burundais ont bien été interceptés en tentant de traverser la frontière, des trafiquants ont été condamnés, et des expulsions ont eu lieu. Ces éléments confirment l’existence d’un trafic d’enfants vers la Tanzanie. Toutefois, certaines affirmations – telles que l’implication de figures influentes ou l’utilisation de l’aéroport international – restent pour l’heure non prouvées et nécessitent des enquêtes approfondies.
Ce phénomène, ancré dans la vulnérabilité économique et sociale des familles, repose sur des réseaux discrets mais efficaces, exploitant la misère à des fins criminelles. Face à cette réalité, une réponse conjointe des autorités, des forces de l’ordre, de la justice, de la société civile et des communautés locales s’impose.
Plus que jamais, il est urgent de renforcer les mécanismes de protection de l’enfance, d’améliorer la transparence judiciaire et de développer la coopération régionale pour mettre fin à ce commerce inhumain qui prend pour cibles les plus vulnérables.
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Photo : Des enfants burundais interceptés en Tanzanie. © DR
