Le président burundais Évariste Ndayishimiye affirme ne pas connaître les griefs du Rwanda à l’origine des tensions diplomatiques persistantes entre Bujumbura et Kigali. Pourtant, ses propres déclarations publiques depuis 2024, tout comme les positions officiellement exprimées par les autorités rwandaises, documentent des reproches clairement formulés. En revenant sur les faits, cet article examine si l’argument d’une “incompréhension” résiste à l’analyse.
Le 26 décembre 2025, lors d’une émission publique à Muramvya, le président burundais Évariste Ndayishimiye a de nouveau affirmé ne pas comprendre l’origine du différend opposant son pays au Rwanda. « Nous continuons à demander au Rwanda ce qu’il nous reproche, et à ce jour, aucune réponse », a-t-il déclaré, soutenant que le Burundi serait davantage victime d’agressions qu’initiateur de tensions. Ces propos, tenus dans un contexte de frontières fermées et de relations diplomatiques dégradées, interrogent leur cohérence au regard des déclarations antérieures du chef de l’État.
Pour en mesurer la portée, il convient de revenir sur l’évolution du discours présidentiel depuis son accession au pouvoir en 2020. La position de Ndayishimiye vis-à-vis de Kigali a connu plusieurs inflexions, passant d’une phase de relative ouverture à une posture nettement plus méfiante, marquée par des accusations répétées d’ingérence.
Les griefs formulés par Bujumbura à l’encontre de Kigali ne sont pas récents. Dès le 1er janvier 2024, dans son discours à la nation, Évariste Ndayishimiye accusait le Rwanda de soutenir le groupe armé Red Tabara, qu’il tenait pour responsable d’attaques visant des civils, notamment des personnes âgées, des enfants et des femmes enceintes. Cette prise de position avait précédé une détérioration rapide des relations bilatérales, culminant avec la fermeture des frontières terrestres par le Burundi quelques jours plus tard.
En mars 2025, lors d’une interview accordée à la BBC, le président burundais évoquait l’existence « d’informations crédibles » faisant état d’une attaque imminente contre le Burundi, qu’il attribuait à un soutien rwandais à des groupes armés. Il allait jusqu’à nommer explicitement son homologue rwandais : « Nous savons qu’il a un plan pour attaquer le Burundi.» Ces propos font écho à ses déclarations les plus récentes et traduisent une continuité dans la perception d’une menace venue du nord.
Pour autant, Évariste Ndayishimiye n’a pas toujours exclu la voie du dialogue. Il se présente régulièrement comme la partie disposée à discuter, tout en appelant à la vigilance. Le 16 février 2025, sur son compte X (@GeneralNeva), il faisait état d’échanges avec des alliés du Rwanda, affirmant avoir déjoué des tentatives d’attaque, tout en exhortant la population burundaise au calme.
Certains épisodes antérieurs révèlent néanmoins un ton plus offensif, en décalage avec l’image d’un dirigeant se disant dans l’incompréhension. Le 21 janvier 2024, lors d’un événement de l’Union africaine où il intervenait en tant que champion pour la jeunesse, la paix et la sécurité, Ndayishimiye tenait des propos qualifiés par Kigali d’« inflammatoires et non africains ». Le même jour, à Kinshasa, il déclarait vouloir « libérer la jeunesse rwandaise faite prisonnière », une formule interprétée par les autorités rwandaises comme un appel implicite au changement de régime. Kigali avait alors dénoncé des déclarations jugées de nature à alimenter les divisions dans la région des Grands Lacs. Ces sorties marquent une escalade verbale notable en 2024 et au début de 2025, avant un apparent adoucissement du ton en fin d’année.
Pour mémoire, les relations entre les deux pays n’ont pas toujours été aussi tendues. En juillet 2021, Évariste Ndayishimiye saluait sur X un « acte louable » du Rwanda après la remise de 19 criminels au Burundi, tout en appelant Kigali à extrader les auteurs présumés du putsch manqué de 2015. Cette période post-2020 laissait entrevoir une amélioration relative des relations bilatérales, avant la dégradation progressive observée à partir de 2024.
Reste alors la question centrale : celle de la cohérence du président burundais lorsqu’il affirme ignorer les reproches formulés par Kigali. Ses déclarations récentes s’inscrivent dans une narration constante depuis 2024, axée sur la dénonciation d’agressions extérieures et la nécessité de défendre la souveraineté nationale. Toutefois, l’argument d’une absence totale d’explications du Rwanda mérite d’être nuancé. Kigali a, à plusieurs reprises, rejeté publiquement les accusations burundaises et dénoncé les « déclarations inflammatoires » du président Ndayishimiye. Les autorités rwandaises reprochent également au Burundi d’imputer au Rwanda ses difficultés internes, de maintenir la fermeture des frontières et, sur un plan plus ancien, d’avoir abrité des groupes armés hostiles, tels que les FDLR. Le Rwanda a également évoqué des attaques perpétrées par des groupes basés au Burundi, affirmant disposer de preuves à l’appui.
Dans ce contexte, la sortie du 26 décembre 2025 apparaît moins comme celle d’un président véritablement surpris par les griefs rwandais que comme celle d’un dirigeant évoluant entre fermeté politique, pressions sécuritaires internes et calcul stratégique. Entre appels ponctuels au dialogue et déclarations publiques aux accents frontaux, Évariste Ndayishimiye semble osciller entre deux registres : celui d’un chef d’État soucieux de rassurer sa population en affichant la résistance, et celui d’un acteur régional conscient des risques qu’impliquerait une confrontation ouverte.
Dès lors, la question n’est peut-être pas de savoir s’il « ignore » réellement les reproches de Kigali, mais plutôt de comprendre ce que cette posture lui permet politiquement : consolider sa légitimité interne, maintenir la pression sur un voisin perçu comme hostile et tenter d’imposer son propre récit dans un environnement régional instable.
Reste à déterminer si cette stratégie de tension maîtrisée pourra, à terme, ouvrir la voie à un apaisement durable, ou si elle contribuera au contraire à enfermer davantage le Burundi et le Rwanda dans un cycle prolongé de méfiance réciproque.
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Photo : Le président Évariste Ndayishimiye arrivant au Stade royal de Muramvya, où il a animé une émission publique au cours de laquelle il s’est exprimé sur les relations tendues entre le Burundi et le Rwanda. © RTNB
