La corruption demeure l’un des principaux freins au développement économique du Burundi. Malgré les discours et les engagements des autorités en faveur de la lutte contre ce fléau, le phénomène continue de gagner du terrain. Des experts pointent un double discours persistant, des cas d’impunité notoires et une riposte institutionnelle qui peine à produire des résultats concrets. Sur le terrain, la bataille contre la corruption ressemble de plus en plus à une guerre déséquilibrée.
Des cas de corruption sont légion à travers tout le pays. Le pire est que la population a tendance à banaliser ce phénomène à effets dévastateurs. Il semble normal de monnayer un service ou payer de l’argent pour bénéficier d’un document officiel, échapper aux contrôles ou décrocher un marché. Sans le savoir, la société encourage la culture de la corruption et les pratiques à tous les échelons.
Pour le chercheur Denis Ndayisaba, « le fait de bénéficier d’un poste juteux dans un service public est considéré le plus souvent comme une occasion dont il faut profiter au plus vite et au maximum car elle ne sera pas éternelle ». Ceux qui n’en profitent pas sont souvent marginalisés. Le phénomène de corruption aggrave la pauvreté et creuse les inégalités sociales. D’un côté, c’est l’enrichissement illicite avec l’émergence de nouveaux riches (villas, véhicules hors prix) alors que de l’autre côté la grande partie de la population croupissent dans la misère, pauvreté extrême.
Des milliards de dollars volatilisés
L’activiste de la société civile et président de l’Olucome Gabriel Rufyiri ne cesse de dénoncer les auteurs des crimes économiques. Il parle d’un groupe d’individus qui veulent accumuler toutes les richesses du pays. « Malheureusement, ce groupe ne peut pas construire les écoles, les routes, encore moins les hôpitaux… » déplore-t-il. En 2021, les cas de corruption et de malversations économiques ont causé un préjudice financier à l’État de plus de 448,1 milliards de FBu.
Dans son rapport, l’ONG Human Rights Watch épingle certains membres de l’élite politique burundaise qui détournent les fonds publics. Ce qui contribue ainsi aux dommages structurels économiques du pays. « Par abus de pouvoir et trafic d’influence, les membres influents du parti au pouvoir travaillent de mèche avec les grands officiers pour s’accaparer des ressources publiques. ».
Cette ONG estime que le Burundi a perdu environ 3,7 milliards de dollars US en flux financiers illicites avec des pertes importantes dues aux fuites des devises de 1985 à 2013. Pour Human Rights Watch, la faiblesse des institutions, le manque de transparence, les maigres salaires des fonctionnaires et les niveaux élevés d’impunité facilités par un manque d’indépendance judiciaire sont les principaux facteurs favorisant la corruption.
De la tolérance zéro à l’impunité absolue
Le phénomène prend de l’ampleur alors que les auteurs ne sont pas du tout inquiétés. À maintes reprises, le chef de l’État a exprimé son intention d’en découdre avec les fonctionnaires corrompus, mais en vain. Dans la foulée, des agents de police ont été interpelés, certains cadres de l’État limogés avant d’être redéployés dans d’autres institutions publiques.
Très récemment, Evariste Ndayishimiye a déclaré encore une fois devant un parterre de médias qu’il va s’occuper personnellement des cas de corruption dans l’octroi des documents de voyage. Mais jusque-là rien n’a changé. Pour un passeport de 300 000 FBu, les demandeurs affirment qu’ils peuvent payer jusqu’à un million de BIF pour bénéficier d’un service express.
Les analystes remettent en question les marges de manœuvre des autorités pour traquer les auteurs qui se révèlent proches des cercles d’influence politique. L’expert André Nikwize rappelle qu’« en 2022, le Président Ndayishimiye avait avoué son impuissance à combattre la corruption. Il a demandé à ceux qui ont détourné les fonds de l’État d’aller les déposer, discrètement, sur le compte de l’État ouvert à la Banque Centrale mais les résultats tardent ».
La corruption, un frein au développement
La corruption et les pratiques connexes persistent et constituent un frein majeur à la réalisation de la Vision 2040–2060. « Si on ne parvient pas à la lutte contre la corruption endémique, le Burundi ne pourra pas atteindre la vision d’un pays émergent en 2040 et développé à l’horizon 2060 », insiste Faustin Ndikumana de l’ONG locale PARCEM.
L’indice de la perception de la corruption est un élément indispensable pour jauger le climat des affaires d’un pays. Dans un pays fortement corrompu comme le Burundi, les investisseurs évitent d’y placer des capitaux de peur d’être extorqués ou doublés par les magnats du système.
En business, les pratiques liées à la corruption faussent complètement le jeu de la concurrence et se répercutent sur les prix. Il a été démontré que « la corruption encourage la fraude et l’évasion fiscale en faveur des grands opérateurs économiques, ce qui se répercute sur le processus de collecte des recettes fiscales ». Pour ce qui est de la gestion des devises, le président Ndayishimiye a qualifié de mafieux les opérateurs économiques qui trichent au niveau de l’impo-export. Il faisait allusion à la détérioration de la balance commerciale : le pays importe plus qu’il n’exporte alors que les réserves atteignent un niveau critique.
En définitive, « la corruption freine la croissance économique, nuit à l’état de droit et entraîne un gaspillage de compétences et de précieuses ressources. Lorsque la corruption est omniprésente, les entreprises hésitent à investir face au coût nettement plus élevé de l’activité économique », expliquent les experts de la Commission des Nations Unies contre la Corruption.
De la poudre aux yeux!
Le gouvernement du Burundi vient de lancer en grande pompe la stratégie nationale de lutte contre la corruption. Ce document tant vanté par les autorités définit des objectifs ambitieux pour éradiquer ce fléau à l’horizon 2030. « Cette stratégie est une initiative du chef de l’État qui présidera désormais le comité national de lutte contre la corruption », a déclaré Elysé Ndaye, Inspecteur général de l’État.
L’opinion publique reste sceptique quant aux retombées positives de cette nième stratégie. Pour l’expert Nikwigize personne ne va plus croire aux promesses du chef de l’État en matière de lutte contre la corruption. Il qualifie ce nouveau document de « désespoir pour tout un peuple ».
Un simple document ne suffit pas pour en finir avec la corruption généralisée, d’ici 2030. Dans un pays où l’impunité favorise certaines sphères proches du pouvoir, l’économiste Jean Ndenzako trouve que les objectifs de ladite stratégie risquent de rester lettre morte sans rupture politique profonde
Des propositions pour éradiquer la corruption :
Pour Faustin Ndikumana, l’élaboration d’un document stratégique constitue certes une étape importante, mais elle reste insuffisante si elle n’est pas soutenue par une volonté politique forte. « Le Gouvernement doit faire un effort car la lutte contre la corruption doit se traduire dans les actes et non pas dans les intentions. ». Il suggère aux autorités de renforcer la transparence absolue dans la gestion des finances publiques, la dénonciation citoyenne et la gestion efficace des incompatibilités et des conflits d’intérêts.
Le Groupe d’experts de la Commission des Nations Unies contre la Corruption estime que les actions de prévention et la lutte contre ce phénomène exigent une approche globale qui n’est possible que dans un climat de transparence, de responsabilité et de participation de tous les acteurs de la société.
La stratégie-pays prévoit notamment la mise en place de comités de suivi à tous les niveaux administratifs, du national jusqu’à l’échelon collinaire, afin d’identifier et de bloquer les circuits de la corruption. Ce document préconise la révision du cadre légal en matière de lutte contre la corruption, l’élimination de l’impunité en traquant les auteurs et le renforcement de la transparence à travers la dénonciation.
Conclusion
L’objectif d’éradiquer la corruption à l’horizon 2030 au Burundi est irréaliste. Ce n’est pas la première fois que le pays se dote des outils de riposte contre la corruption mais malheureusement qui restent lettre morte. Dans la plupart des cas, les gouvernements font semblant de riposter contre les crimes économiques pour faire plaire aux partenaires/bailleurs sans toutefois améliorer le score dans le classement.
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Photo : Les membres du comité central du parti CNDD-FDD accueillent le couple présidentiel au Stade Ingoma de Gitega lors d’une croisade annuelle du parti de l’aigle.
