Le Chef de la Force de Défense Nationale du Burundi (FDNB), le général Prime Niyongabo, a récemment rappelé aux militaires qu’il leur est strictement interdit de posséder un passeport ordinaire. Cette mise en garde, adressée à l’ensemble de la hiérarchie militaire, est perçue par de nombreux observateurs comme une tentative de freiner les désertions qui touchent l’armée burundaise.
Dans une correspondance officielle destinée aux commandants des composantes, aux chefs de service et aux responsables des unités spécialisées, le général Prime Niyongabo souligne qu’« il est formellement interdit à tout militaire de posséder à titre personnel un passeport ordinaire ou tout autre document de dépassement des frontières », conformément aux usages administratifs en vigueur au sein de la FDNB.
Il précise que le passeport de service demeure l’unique document de voyage autorisé pour les militaires appelés à franchir les frontières dans le cadre de missions officielles. « Il est délivré exclusivement par les services habilités, sur demande du Commandement de la FDNB, selon la procédure administrative établie », insiste-t-il.
S’agissant d’un déplacement exceptionnel à l’étranger pour des raisons privées, le général indique que « le militaire concerné doit solliciter l’autorisation de posséder un passeport ordinaire auprès du Commandement de la FDNB, lequel formule ensuite la demande auprès de l’autorité compétente au profit du militaire demandeur ». Il est également rappelé qu’aucun militaire n’est autorisé à entreprendre de telles démarches de sa propre initiative.
Dans ce cadre, tout militaire déjà détenteur d’un passeport ordinaire ou de tout autre document de voyage est tenu de le déposer à l’état-major de l’armée au plus tard le 10 février 2026. « Toute violation de cette consigne constitue une transgression exposant son auteur aux sanctions prévues par les textes législatifs et réglementaires en vigueur », avertit le chef de la FDNB.
Une mise en garde liée aux départs constatés
Depuis le début de l’année, le Forum pour la Conscience et le Développement (FOCODE) publie des témoignages de militaires burundais ayant déserté et travaillant notamment à Dubaï. Dès décembre 2025, cette organisation de défense des droits humains avait alerté sur un phénomène de désertion affectant la FDNB.
Selon FOCODE, des officiers — notamment des lieutenants et des capitaines — ainsi que des sous-officiers et des soldats du rang traverseraient les frontières vers les pays voisins. « Certains parviennent à rejoindre des pays plus éloignés, notamment le Canada et l’Europe. D’autres tentent de se rendre dans les pays du Golfe. Dubaï revient régulièrement », indique l’organisation.
Dans la foulée, le ministre des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, avait annoncé l’instauration d’une « fiche d’identification professionnelle ». Désormais, toute personne souhaitant se rendre à l’étranger pour y travailler devra présenter ce document à l’aéroport international de Bujumbura. « La fiche devra comporter plusieurs éléments : le cachet du ministère concerné, la signature de l’agence recruteuse, celle du travailleur, ainsi que l’accord formel d’un membre de la famille », avait précisé le ministre.
Des précédents sources de malaise
Pour de nombreux observateurs, plusieurs facteurs expliquent les désertions, notamment les conditions salariales, mais surtout le déploiement des militaires burundais en République démocratique du Congo. Beaucoup contestent le bien-fondé de l’engagement du Burundi dans ce conflit opposant le gouvernement congolais au mouvement rebelle AFC/M23, estimant que seuls des intérêts financiers profiteraient à certains hauts gradés. À cela s’ajoutent les lourdes pertes subies par la FDNB ces derniers mois.
En juin 2024, des militaires burundais déployés en RDC avaient refusé de combattre. Rapatriés manu militari, ils furent emprisonnés puis jugés lors d’un procès expéditif tenu à Rutana du 18 au 22 juin 2024. Plus de 270 militaires furent condamnés à des peines allant de 22 à 30 ans de prison, assorties d’une amende de 500 dollars américains chacun. À l’époque, plusieurs observateurs avaient qualifié cette affaire de véritable épine dans le pied du haut commandement de l’armée.
Autre précédent marquant : l’affaire dite de « la marche de la honte ». De retour de missions en Somalie et en RDC, plus de 500 soldats burundais furent contraints de traverser le pays à pied pour avoir réclamé les soldes promis pour leurs missions extérieures. Une sanction largement dénoncée comme « d’un autre âge », révélatrice, selon des critiques, de dérives autoritaires et d’une corruption silencieuse au sein de l’armée burundaise.
Par ailleurs, le président Évariste Ndayishimiye avait publiquement renié des militaires burundais capturés par le M23, « alors qu’ils avaient été identifiés et reconnus par certains de leurs collègues et par des proches ».
Une lecture officielle qui minimise
Le porte-parole de la FDNB, le général de brigade Gaspard Baratuza, minimise pour sa part l’ampleur du phénomène. Selon lui, certains militaires s’engagent sans réelle vocation. Il rappelle qu’il existe deux voies pour quitter l’armée : celle des militaires qui respectent les mécanismes légaux et celle de ceux qui partent sans avertir. « Pour ces derniers, les conséquences sont fâcheuses. Il y a des poursuites militaires et judiciaires », prévient-il.
Toutefois, le général Baratuza estime que les désertions ne constituent pas un phénomène nouveau. « Les militaires ont toujours déserté depuis belle lurette. Il n’y a rien d’exceptionnel. Certains suivent cette voie par crainte ou par mauvais conseils. C’est normal », affirme-t-il.
Conclusion
Malgré le discours officiel minimisant l’ampleur des désertions, les faits rapportés par les organisations de la société civile et les témoignages concordants suggèrent une situation préoccupante au sein de la FDNB. Pour de nombreux analystes en sécurité, la décision d’envoyer des troupes burundaises combattre en RDC constitue une erreur stratégique majeure du gouvernement.
La question demeure : ces mesures restrictives suffiront-elles à endiguer l’hémorragie ? FOCODE affirme avoir mis au jour un trafic de passeports impliquant des agents du Commissariat général des migrations (CGM). « La plupart des soldats burundais disposent uniquement de passeports de service. Pour obtenir un passeport ordinaire, une autorisation hiérarchique est requise, ce qui permet d’identifier d’éventuelles intentions de désertion », explique l’organisation.
Pour contourner cette interdiction, certains responsables et agents du CGM auraient instauré un système de délivrance de passeports ordinaires sous de fausses identités, « contre des sommes comprises entre 2 000 000 et 2 500 000 de francs burundais ».
Dès lors, la question centrale reste posée : la réponse réside-t-elle dans la contrainte et la répression, ou dans la recherche de solutions structurelles aux problèmes profonds qui minent cette institution ?
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Photo : Le général Prime Niyongabo. Face aux désertions dénoncées par des organisations de la société civile, l’état-major de la FDNB resserre le contrôle des documents de voyage des militaires. © DR
