Vingt ans après son lancement, la politique de gratuité des soins pour les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes au Burundi montre ses limites. Dans plusieurs hôpitaux, la gratuité n’est pas pleinement respectée : certaines patientes paient encore pour des accouchements ou des médicaments essentiels, tandis que des ruptures de stock et des pratiques financières opaques persistent. Entre promesses sociales et réalités sur le terrain, ce programme phare soulève des questions sur son application réelle et sur sa soutenabilité face aux contraintes budgétaires et à la demande croissante de soins.
Depuis 2006, le gouvernement du Burundi a instauré une politique de gratuité des soins de santé pour les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes, une mesure saluée à l’époque comme un tournant majeur dans la lutte contre la mortalité maternelle et infantile.
Cette initiative permet aux groupes les plus vulnérables d’accéder gratuitement aux services médicaux dans les structures sanitaires publiques, notamment les consultations, les accouchements et certains médicaments essentiels.
Si cette politique a permis de réduire la mortalité infantile et d’accroître la fréquentation des centres de santé, son application sur le terrain reste inégale et souvent problématique.
La gratuité des soins confrontée à la réalité de son application
Malgré le cadre légal, la gratuité des soins n’est pas pleinement respectée dans plusieurs établissements hospitaliers. À l’Hôpital militaire de Kamenge, certaines femmes enceintes affirment que la gratuité n’est plus appliquée, surtout pour les accouchements par césarienne, tandis que d’autres structures continuent de facturer certains services. Même lorsque la consultation et l’hospitalisation sont gratuites, les médicaments prescrits le sont rarement, obligeant les patients à se tourner vers des pharmacies externes, notamment pour les maladies autres que le paludisme. Certaines femmes doivent même acheter elles-mêmes des traitements pour prévenir la thrombose, comme à l’hôpital clinique Prince Louis Rwagasore. Ces situations révèlent un décalage entre la politique annoncée et sa mise en œuvre réelle, freiné par la pénurie de médicaments et le manque de contrôle.
La gratuité des soins, un idéal fragilisé par des coûts élevés et une gestion défaillante
Une enquête menée par la Cour des comptes entre le 15 mars et le 17 avril à l’hôpital régional de Ngozi a révélé que 815 patients hospitalisés s’étaient évadés sans payer leurs frais de soins, soulevant des questions sur le fonctionnement de la politique de gratuité dans cet établissement.
La ministre de la Santé, Lydwine Baradahana, a indiqué avoir ordonné une enquête interne depuis le mois d’août, précisant que seuls les enfants de moins de cinq ans sont éligibles à la gratuité, contrairement à ceux âgés de plus de cinq ans, inclus dans les chiffres de la Cour. Le ministère affirme avoir reçu le rapport le 14 août et fixé un délai pour identifier les responsables.
De son côté, le ministre des Finances, Alain Ndikumana, reconnaît que cette politique, bien que bénéfique sur le plan social, pèse lourdement sur le budget national.
« La gratuité des soins engendre des dépenses publiques très élevées, contribuant au déficit budgétaire. Il faut envisager de la recentrer sur les populations les plus vulnérables pour en garantir la durabilité », a-t-il déclaré.
Ces constats ravivent le débat sur la soutenabilité financière du programme, dans un contexte de hausse du coût des médicaments et de demande croissante de soins.
Entre promesse sociale et fragilité du système
Les faits vérifiés montrent que la politique de gratuité des soins reste partiellement appliquée. Les témoignages concordants de patients, les rapports d’audit et les déclarations ministérielles confirment que la gratuité existe en théorie, mais qu’elle n’est pas uniforme selon les hôpitaux. Des ruptures de stock de médicaments persistent dans les structures publiques, et certains hôpitaux, comme le HMK, continuent de facturer certains actes médicaux. Ces manquements sapent la confiance des citoyens et fragilisent les objectifs initiaux de la politique, qui visent à assurer une couverture sanitaire équitable et à réduire la mortalité maternelle et infantile.
Conclusion : entre avancées et urgences
Vingt ans après son lancement, la politique de gratuité des soins au Burundi reste une référence régionale, mais elle doit être renforcée. Pour redevenir pleinement efficace, elle nécessiterait un financement stable et suffisant, un meilleur contrôle de la chaîne d’approvisionnement en médicaments, ainsi qu’une communication claire auprès des bénéficiaires sur les services réellement gratuits. Sans ces améliorations, la gratuité risque de demeurer un droit théorique, inégalement appliqué et source d’incompréhensions entre les citoyens et les institutions sanitaires.
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Photo : Le bâtiment Mère-Enfant de l’Hôpital Militaire de Kamenge (HMK), où certaines patientes signalent encore des frais malgré la politique de gratuité. © DR
