Alors que le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) affirme s’être récemment dit « étonné » par les démolitions d’abris et les pressions exercées sur les réfugiés burundais en Tanzanie, l’examen des faits disponibles montre que l’agence onusienne ne pouvait ignorer la situation. Plus préoccupant encore, plusieurs éléments documentés suggèrent une implication directe ou indirecte de certains de ses agents dans un processus de rapatriement contraint, en contradiction manifeste avec le droit international des réfugiés.
Tout part d’un message publié ce lundi par le HCR en Tanzanie :
« Le HCR est profondément préoccupé par les récentes démolitions d’abris de réfugiés burundais dans les camps. Nous avons exprimé notre inquiétude au gouvernement tanzanien et saluons sa décision de suspendre les démolitions. Tous les retours de réfugiés doivent être volontaires, sûrs et dignes. »
Cette déclaration a immédiatement suscité l’indignation de nombreux acteurs de la société civile, ainsi que des réfugiés eux-mêmes. En cause : les démolitions et la précarisation progressive des réfugiés n’étaient ni soudaines, ni invisibles.
Alertes répétées et publiques, avec le HCR explicitement interpellé
Depuis plusieurs mois, et plus particulièrement au début du mois de janvier 2026, de multiples alertes ont été lancées publiquement sur les réseaux sociaux, notamment sur X, dénonçant la destruction programmée des abris, les intimidations à l’encontre des réfugiés, la fermeture d’écoles et les pressions exercées pour l’inscription au programme dit de « Departure ».
Ces publications mentionnaient systématiquement les comptes officiels du HCR, rendant difficilement crédible toute hypothèse d’ignorance institutionnelle. Pourtant, aucune prise de position publique forte de l’agence n’a été observée avant la vague massive de démolitions, ce qui fragilise sérieusement l’argument d’une « prise de conscience récente ».
Des agents du HCR cités dans des propos assimilables à de l’intimidation
Un fait précis, daté et documenté, mérite une attention particulière.
Le 5 janvier 2026, lors d’une réunion tenue au centre de distribution alimentaire du Programme alimentaire mondial (via World Vision), un agent du HCR, identifié comme Nyarubakula Josaphat, s’est adressé aux réfugiés des zones 11, 12 et 13 du camp de Nyarugusu, récemment rasées, en ces termes :
« Après cette séance, vous allez faire la queue afin de vous enregistrer au service de départ. Vous avez reçu de la nourriture, mais où allez-vous l’emmener ? Vous n’avez nulle part où la stocker, nulle part où la préparer. Et vous n’êtes pas les seuls : ce qui est arrivé à la zone 13 arrivera bientôt aux autres zones également. »
Ces propos établissent, jusqu’à preuve du contraire, un lien direct entre la destruction des abris et l’incitation au départ, transformant le « choix » du retour en une absence totale d’alternative.
Une pratique déjà dénoncée par le passé
La Coalition pour la défense des droits humains des réfugiés vivant dans les camps (CDH/VICAR) rappelle que ces pratiques ne sont pas nouvelles. Elle cite notamment un agent du HCR ayant déclaré publiquement par le passé :
« Bientôt, nous commencerons la période d’entretiens avec vous, mais personne ne sera accepté. »
La coalition accuse également le HCR d’avoir soutenu ou ordonné la fermeture d’écoles dans les camps, et d’avoir bloqué sur X (ex-Twitter) une organisation plaidant pour les droits des réfugiés burundais.
Pris ensemble, ces éléments dessinent une continuité de pratiques coercitives incompatibles avec la notion de rapatriement véritablement volontaire.
Démolitions massives et départ forcé de 1 330 réfugiés vers le Burundi
Selon des informations recueillies sur place et corroborées par des images issues des deux camps, 1 330 réfugiés burundais ont été embarqués vendredi dernier dans des bus affrétés par le HCR à destination du Burundi : 1 220 depuis le camp de Nyarugusu et 210 depuis celui de Nduta.
Les images montrent des réfugiés quittant les camps sous escorte de véhicules du HCR, formant un convoi structuré. Toutefois, plusieurs éléments indiquent que ces retours se sont déroulés dans des conditions précaires et non consensuelles.
Avant ces départs, des opérations massives de démolition ont visé les abris : à Nduta, les zones 17 et 18 ont été presque entièrement rasées, y compris des écoles et des centres de santé ; à Nyarugusu, plus de 3 000 maisons ont été détruites dans les zones 12 et 13, laissant des centaines de familles sans abri.
Privés de logement et d’alternatives viables, les réfugiés se sont retrouvés face à un choix inexistant : rester dans des camps devenus inhabitables ou rentrer au Burundi. Des témoignages concordants évoquent un climat de peur, des pressions administratives et sécuritaires, ainsi que des traumatismes physiques et psychologiques, confirmés par des admissions à l’hôpital de Médecins Sans Frontières à Nduta.
Dans ce contexte, la qualification de « retour volontaire » est largement contestée par les réfugiés eux-mêmes.
Des dénonciations restées sans réponse
À titre d’illustration, le Mouvement international de la jeunesse burundaise (MIJB), dirigé par le Dr Déo Bizoza, a publié le 10 janvier 2026 une déclaration officielle dénonçant des destructions coordonnées avec le HCR et le consulat burundais, l’absence de sécurité et de liberté de choix, ainsi que les risques spécifiques encourus par les jeunes réfugiés.
Cette déclaration est restée sans réponse publique du HCR jusqu’à la récente médiatisation de l’affaire.
Conclusion : un manquement grave au mandat de protection
L’analyse factuelle des événements montre que le HCR ne pouvait ignorer la précarité et les pressions exercées sur les réfugiés burundais ; que des agents identifiés ont tenu des propos assimilables à de l’intimidation ; que les démolitions ont créé une contrainte matérielle directe poussant au départ ; et que le rapatriement qualifié de « volontaire » s’est déroulé dans un climat de peur, de destruction et d’absence de choix réel.
En se présentant aujourd’hui comme « surpris » et « préoccupé », le HCR en Tanzanie adopte une posture en contradiction avec les faits documentés, les alertes répétées et les témoignages concordants.
Au regard du droit international des réfugiés, et selon plusieurs sources concordantes, une question centrale se pose : le HCR a-t-il failli à son mandat fondamental de protection, voire participé à un rapatriement forcé déguisé ?
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Photo : Scène d’éviction forcée de réfugiés burundais dans un camp de réfugiés en Tanzanie, avant la destruction de leurs abris, dans un contexte de rapatriement présenté comme « volontaire » © CDH/VICAR
