Le Premier ministre Nestor Ntahontuye a récemment attaqué deux figures de la société civile, les sommant de prouver leur utilité en plantant des caféiers. Mais selon les économistes et juristes, cette vision trahit une incompréhension profonde de leur rôle.
Lors d’une conférence économique organisée par la Banque de la République du Burundi (BRB), le 14 août 2025, le Premier ministre Nestor Ntahontuye a ouvertement critiqué deux leaders de la société civile, Faustin Ndikumana (Parcem) et Gabriel Rufyiri (Olucome). À ses yeux, ces activistes « parlent trop » et devraient plutôt démontrer leur impact par des actions agricoles concrètes.
« Je sais qu’ils ont eu de l’argent. Mais on peut leur demander : combien d’hectares de café avez-vous ? Combien d’entreprises de transformation agroalimentaire avez-vous créées ? Quelle est votre contribution ? Il faut donner de bons exemples et ne pas seulement parler », a déclaré le Premier ministre.
Ses propos ont suscité une vague de réactions. Sur X, l’activiste Pacifique Nininahazwe s’est indigné : « Encore un Premier ministre qui ne comprend pas la société civile ! »
Le juriste et professeur d’université Alexis Manirakiza a lui aussi réagi : « L’État fait appel aux consultants et les paie. Les analyses de Faustin valent des millions. Il devrait être rémunéré pour cela ! »
Une attaque qui s’inscrit dans la continuité
Ce n’est pas la première fois que des hautes autorités du pays s’en prennent directement aux acteurs de la société civile. Le 24 mars 2023, lors de la clôture du Forum national des jeunes, le président Évariste Ndayishimiye avait déjà pris pour cible Gabriel Rufyiri :
« Vous entendez un certain Rufyiri crier qu’il faut revoir les prix à la baisse. Et là, il est assis à Bujumbura. Quand tu lui demandes : combien de champs agricoles tu as ? Rien. Combien de lapins ? Rien. Il attend que je cultive pour manger. Qu’il réalise comme c’est fatigant. »
« Comparer ce qui est comparable »
Pour l’économiste Jean Ndenzako, la sortie du Premier ministre illustre une confusion fondamentale sur les rôles respectifs des différents acteurs d’un pays.
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Une confusion entre rôles et compétences
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Le rôle du gouvernement est de créer un environnement propice : stabilité politique, infrastructures, éducation de la main-d’œuvre, lutte contre la corruption.
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Le rôle du secteur privé est d’investir, de produire et de créer des emplois (comme les plantations de café).
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Le rôle de la société civile est d’agir comme contrepoids : grâce à sa neutralité et son expertise, elle identifie les failles des politiques publiques et propose des solutions sans conflit d’intérêts.
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Le danger d’exiger une société civile investisseuse
« Vouloir que les leaders de la société civile deviennent propriétaires de plantations est absurde et risqué », poursuit-il.-
Conflit d’intérêts : comment pourraient-ils critiquer impartialement la politique caféicole s’ils sont eux-mêmes acteurs économiques du secteur ?
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Perte de crédibilité : cela ruinerait leur rôle de veille et de plaidoyer.
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Le juriste Dieudonné Bashirahishize rappelle pour sa part que les activités économiques d’un pays reposent sur la complémentarité : « Tous les Burundais ne doivent pas se lancer dans l’agriculture ou l’élevage. Refuser les critiques constructives, surtout dans un contexte de pénurie de biens essentiels, est un non-sens. Ceux qui réfléchissent à des solutions durables contribuent davantage que ceux qui accaparent les terres de l’État pour se vanter ensuite d’être de bons entrepreneurs. »
Selon lui, dans une situation économique qui ne cesse de se dégrader, le gouvernement gagnerait à faire preuve d’humilité : « Il devrait reconnaître ses échecs et écouter les voix critiques, plutôt que d’adopter une posture arrogante et défensive. »
Conclusion : une conception erronée du rôle de la société civile
Les propos du Premier ministre traduisent une incompréhension de la fonction même de la société civile. Comme le résume le professeur Jean Ndenzako, « il faut comparer ce qui est comparable ». La société civile n’a pas vocation à devenir entrepreneur agricole. Son rôle est de conseiller, d’analyser et de pousser le gouvernement à adopter des politiques publiques favorables au développement socio-économique.
Ignorer ce principe de base, conclut-il, c’est « condamner l’économie burundaise à rester enfermée dans une logique primitive d’allocation des ressources, loin des bénéfices de l’avantage comparatif et de la croissance qu’il procure ».
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Photo : Le Premier ministre Nestor Ntahontuye a reproché à deux figures de la société civile de « parler trop » et les a défiées de prouver leur utilité en plantant des caféiers. © DR
