Le 15 octobre 2025, lors de la présentation du nouvel administrateur communal de Rutana, dans la province de Burunga, le président Évariste Ndayishimiye a livré un discours teinté de triomphalisme. Il a décrit l’arrivée au pouvoir du CNDD-FDD comme celle d’un « messie » venu délivrer le peuple burundais de la faim. Mais derrière ces paroles, les chiffres montrent une réalité bien différente : la malnutrition continue de sévir au Burundi, touchant encore un enfant sur deux.
Au cours de ce même discours, le chef de l’État s’en est également pris à ses détracteurs, citant nommément le défenseur des droits humains Pacifique Nininahazwe, qu’il accuse de « monter les citoyens contre le régime » alors qu’il « n’avait pas bougé le petit doigt » lorsque la population souffrait de la faim.
Fait vérifié : la malnutrition n’est pas vaincue, elle s’aggrave
Contrairement à ce qu’affirme le président Ndayishimiye, la malnutrition n’a jamais été éradiquée au Burundi. Elle s’aggrave même. Selon l’Institut national de la statistique du Burundi (INSBU), 55,8 % des enfants souffraient encore de malnutrition en 2022. Le Programme alimentaire mondial (PAM) confirme cette tendance : 56 % des enfants de moins de cinq ans présentent un retard de croissance, l’un des taux les plus élevés au monde.
Ces chiffres traduisent une réalité préoccupante : des milliers d’enfants burundais grandissent sans disposer d’une alimentation suffisante pour leur permettre de se développer normalement, physiquement et intellectuellement. La malnutrition reste ainsi un frein majeur au développement cognitif et social du pays — loin du discours rassurant du président Ndayishimiye.
D’ailleurs, les propos du chef de l’État contrastent fortement avec ceux du président du Sénat, Gervais Ndirakobuca, qui a reconnu le 10 octobre 2025 à Bukinanyana, lors d’une rencontre avec les administratifs de la province de Bujumbura, que « de nombreux enfants ne grandissent pas comme il faut à cause de la malnutrition ». Il a appelé les administrateurs communaux à s’impliquer davantage dans la lutte contre ce fléau :
« Nous voulons un pays où tous les enfants ont le nécessaire pour vivre. C’est cela qui nous permettra d’atteindre les objectifs de développement que le Burundi s’est fixés », a-t-il déclaré.
S’attaquer aux personnes plutôt qu’aux problèmes : un aveu d’impuissance ?
L’attaque personnelle du président Ndayishimiye contre Pacifique Nininahazwe — accusé de n’avoir « rien dit lorsqu’il mangeait bien » — soulève de nombreuses interrogations.
D’une part, cette déclaration peut être perçue comme une dérive politique inquiétante, flirtant avec une rhétorique à connotation ethnique en laissant entendre que certains Burundais auraient été épargnés par la faim dans le passé. Une telle insinuation risque de raviver des blessures encore sensibles au sein de la société burundaise.
D’autre part, s’en prendre à une figure publique comme Nininahazwe ne répond en rien aux rapports accablants qu’il publie régulièrement sur les violations des droits humains, les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires au Burundi. Cette attaque personnelle semble davantage relever d’une stratégie de diversion politique, destinée à détourner l’attention des véritables problèmes du pays : la pauvreté persistante, le manque d’eau potable et la cherté des produits de base.
Par ailleurs, l’accusation selon laquelle Pacifique Nininahazwe aurait « gardé le silence » interroge sur sa pertinence historique. En 1972, le militant n’était pas encore né, et en 1993, lors du déclenchement de la guerre civile, il n’avait que 17 ans, un âge où peu de Burundais pouvaient s’engager politiquement. Le président semble donc avoir surestimé la portée et l’ancienneté de l’action politique de son opposant.
En conclusion
Les propos du président Évariste Ndayishimiye sont largement contredits par les données disponibles : la malnutrition demeure une réalité dramatique au Burundi, touchant plus de la moitié des enfants de moins de cinq ans. La nier ne la fait pas disparaître.
Plutôt que de cibler des individus, le gouvernement gagnerait à concentrer ses efforts sur la lutte contre l’insécurité alimentaire, la pauvreté et le manque d’accès à l’eau, des problèmes structurels qui continuent d’affecter profondément la population burundaise.
_______________________________________________Photo : À Rutana, le président Ndayishimiye adopte un ton triomphaliste en présentant le nouvel administrateur communal. © DR
