Le 17 juillet 2025, depuis Luanda, en Angola, le président de l’Union africaine, João Lourenço, a annoncé la nomination du chef de l’État burundais Évariste Ndayishimiye en tant qu’Envoyé spécial pour la région du Sahel. Cette mission, présentée comme « politique et stratégique », vise à soutenir les efforts diplomatiques de haut niveau dans une région en proie à de graves crises sécuritaires et humanitaires.
Selon le communiqué, M. Ndayishimiye, également Champion de l’UA pour la Jeunesse, la Paix et la Sécurité, possède une « expérience politique considérable » et un « engagement indéfectible en faveur du panafricanisme, de l’intégration régionale et de la coopération ». L’Union africaine affirme lui accorder une « pleine confiance » en raison de son « leadership distingué » et de sa « compréhension approfondie des dynamiques complexes du continent ».
La mission assignée au président burundais consistera à mener des consultations inclusives avec les gouvernements, les organisations régionales, la société civile et les partenaires internationaux, dans le but de promouvoir la paix, le dialogue et des stratégies durables au Sahel.
Un président en exercice peut-il jouer les médiateurs ?
Cette nomination soulève des interrogations. Traditionnellement, l’Union africaine privilégie des anciens chefs d’État ou des diplomates chevronnés pour garantir l’impartialité de ses envoyés spéciaux. Le fait que M. Ndayishimiye exerce toujours la fonction de président du Burundi fait craindre un conflit d’intérêts et remet en cause sa neutralité dans une mission aussi sensible.
Un bilan national peu reluisant
Sur le plan interne, les résultats du président burundais en matière de gouvernance, de droits humains et de développement économique sont largement critiqués.
Depuis 2024, Amnesty International et d’autres organisations signalent une répression accrue de la société civile au Burundi : arrestations arbitraires, détentions illégales, disparitions forcées et exécutions extrajudiciaires. SOS Torture Burundi a documenté au moins 65 disparitions forcées et 137 détentions arbitraires entre 2023 et 2025, sans qu’aucune procédure judiciaire ne soit engagée contre les auteurs présumés.
Crise économique, corruption et inflation galopante
La situation économique du Burundi s’est également détériorée sous le mandat de M. Ndayishimiye. En 2025, l’inflation atteint entre 26 % et 40 %, contre 5 à 8 % en 2020. L’ONG PARCEM rapporte que les réserves de change sont presque épuisées, freinant les importations de produits essentiels comme le carburant, ce qui provoque des pénuries généralisées.
Le système judiciaire est accusé d’être instrumentalisé, tandis que les dossiers de corruption et de violences politiques restent impunis. Sur le terrain, la pénurie chronique de carburant dure depuis trois ans. Le dispositif mis en place par le gouvernement, appelé « Igitoro Pass », ne parvient pas à réguler efficacement la distribution, entraînant une flambée des prix et des perturbations dans tous les secteurs.
Des voix critiques au Burundi et au-delà
Cette nomination a suscité de vives réactions au Burundi. Un défenseur des droits humains résume le malaise : « Comment un président incapable de stabiliser son propre pays pourrait-il prétendre stabiliser une région aussi complexe que le Sahel ? »
Il évoque les plus de 300 000 Burundais toujours en exil, une répression politique systémique persistante, et l’absence de transparence électorale. Malgré ces réalités, l’Union africaine a validé les processus électoraux burundais, une position critiquée par de nombreux observateurs pour son décalage avec la situation sur le terrain.
Par ailleurs, des organisations de femmes s’interrogent sur la pertinence de cette nomination. Certaines pointent le contraste entre le discours religieux de pardon du président burundais et les défis liés à la radicalisation islamiste dans le Sahel. Cela pose, selon elles, la question de sa légitimité à nouer un dialogue de confiance avec des populations musulmanes fortement affectées par les violences djihadistes.
Verdict du fact-checking : une nomination en décalage avec la réalité
La nomination du président Évariste Ndayishimiye au poste d’Envoyé spécial pour le Sahel par l’Union africaine soulève plusieurs réserves sérieuses.
-
Sur le plan national, son bilan est marqué par l’instabilité, la répression, une gouvernance contestée et une crise économique aiguë.
-
Sur le plan éthique, il est fragilisé par de nombreuses violations des droits humains, sans avancée notable vers la justice ou la réconciliation.
-
Sur le plan diplomatique, il ne dispose d’aucune expérience avérée dans les dossiers sahéliens, qu’il s’agisse de la lutte contre le terrorisme, de la médiation régionale ou de la gestion de crises humanitaires.
-
Sur le plan institutionnel, son statut de chef d’État en exercice entre en contradiction avec l’exigence d’impartialité qu’impose une telle mission.
En somme, cette désignation semble répondre davantage à des considérations géopolitiques et symboliques qu’à un véritable critère de compétence ou d’efficacité.
Comme le dit l’adage, « la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a ».
Le temps dira si cette nomination aboutira à des résultats concrets ou s’il ne s’agit que d’un geste diplomatique sans impact réel.
________________________________________________
Photo : Le président burundais Évariste Ndayishimiye a été nommé Envoyé spécial de l’Union africaine pour la région du Sahel, une mission diplomatique sensible dans un contexte de crises sécuritaires persistantes. © Présidence du Burundi
