Lors de la cérémonie de présentation du livre Une Nation en marche : 60 ans de pièges déjoués, Ndayishimiye et le nouveau chapitre du Burundi, le président de la République, Évariste Ndayishimiye, a affirmé que le gisement de nickel de Musongati représenterait une valeur de 208 milliards de dollars américains. Une annonce spectaculaire, mais que signifie réellement ce chiffre pour l’économie burundaise ? Entretien avec l’économiste et professeur d’université Jean Ndenzako.
Que pensez-vous de l’annonce du président de la République ?
L’annonce faite par le président Evariste Ndayishimiye lors de la présentation de l’ouvrage s’inscrit dans une longue tradition d’espérance nationale liée au sous-sol de Musongati. Ce chiffre de 208 milliards de dollars, bien qu’impressionnant, mérite une analyse qui dépasse l’enthousiasme politique pour s’ancrer dans les réalités complexes de l’économie minière mondiale.
Expliquez
En premier lieu, il convient de préciser que cette évaluation correspond généralement à la valeur brute théorique des minerais encore emprisonnés dans la roche, ce que les experts appellent la valeur in situ. Dire qu’un gisement possède une telle valeur revient à multiplier le volume estimé des réserves de nickel, de cobalt et de métaux précieux par leur cours actuel sur les marchés internationaux. Or, la richesse réelle d’une nation ne se mesure pas à ce qui dort sous la terre, mais à la marge bénéficiaire qu’il est possible de dégager après avoir déduit les coûts colossaux d’extraction, de raffinage et de logistique.
Avec ce chiffre, nombre de Burundais voient plusieurs dizaines d’années de budgets de l’État…
Lorsqu’on compare cette manne à un siècle de budget d’État, on projette une vision spectaculaire, mais temporellement compressée de la réalité.
Comment?
Une exploitation minière de l’envergure de Musongati ne livre pas ses trésors en une seule année, mais s’étire sur une période de trente à cinquante ans. Les revenus qui parviennent réellement dans les caisses de l’État, sous forme de redevances, d’impôts sur les sociétés et de dividendes, ne représentent qu’une fraction de la valeur brute totale. Ainsi, même si le potentiel est colossal, il ne s’agit pas d’un capital liquide immédiatement disponible, mais d’un moteur de croissance dont le rendement annuel, bien que significatif, ne saurait remplacer instantanément l’ensemble des autres ressources budgétaires du pays.
La question de savoir pourquoi ce gisement n’est toujours pas exploité malgré des décennies de promesses trouve sa réponse dans des défis structurels majeurs que le Burundi s’efforce aujourd’hui de relever.
Quels sont ces défis ?
Le premier obstacle est celui de l’enclavement géographique. Le nickel est une matière première lourde dont le transport rentable vers les ports internationaux nécessite une infrastructure ferroviaire de grande capacité. Le projet de chemin de fer reliant le Burundi au port de Dar-es-Salaam en Tanzanie est donc la clé de voûte sans laquelle le gisement de Musongati reste une richesse purement virtuelle.
A cela s’ajoute le défi énergétique, car le traitement des latérites nickélifères est une activité extrêmement gourmande en électricité, dépassant de loin les capacités actuelles du réseau national.
Pour le citoyen burundais, l’attente ne doit pas se transformer en un espoir passif de rente miraculeuse, mais plutôt en une vigilance constructive sur la gestion de ce patrimoine.
Expliquez-nous
L’histoire économique montre que l’abondance de ressources minérales peut être un catalyseur de développement ou, à l’inverse, un facteur de déséquilibre si elle n’est pas accompagnée d’une gouvernance transparente et d’une diversification de l’économie.
Que doivent réellement attendre les Burundais ?
Ce que les Burundais peuvent réellement attendre de Musongati, c’est une transformation structurelle du pays : la création d’emplois industriels, l’amélioration des infrastructures de transport et d’énergie, et une montée en puissance technologique. En somme, si le potentiel de Musongati est une réalité géologique indéniable, sa transformation en richesse citoyenne durable reste un marathon industriel et politique dont le succès dépendra de la persévérance dans les réformes et de la stabilité du cadre des investissements.
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Photo : L’économiste Jean Ndenzako qui analyse, dans une interview avec Burundi Facts, la valeur réelle du gisement de Musongati, entre potentiel géologique, contraintes d’exploitation et réalités économiques pour le Burundi. © DR
