Muramvya, Lundi dernier 7 Juillet 2025, depuis son champ de pommes de terre, le président Évariste Ndayishimiye a invité les Burundais à structurer leur journée en trois blocs de huit heures : 8 heures pour le travail public, 8 heures pour des activités privées et 8 heures de repos. Ce modèle, inspiré des recommandations de l’Organisation internationale du Travail (OIT), semble à première vue équilibré. Mais dans les faits, il relève davantage de l’utopie que d’une réalité concrète au Burundi.
Dans de nombreuses institutions publiques et privées, les horaires de travail sont loin de respecter cette division idéale. Enseignants, médecins, chauffeurs, fonctionnaires et employés du secteur privé évoquent des journées à rallonge, un rythme épuisant, souvent sans compensation ni perspectives d’amélioration. Ce décalage pose la question de la pertinence du discours présidentiel face à un contexte structurellement sous-doté et désorganisé.
Enseignants : au-delà des 8 heures réglementaires
Dans l’enseignement, la surcharge est devenue la norme. Si certains enseignants assurent effectivement huit heures de cours en classe, leur journée ne s’arrête pas là. Préparation des leçons, correction des copies, suivi pédagogique, documentation : le travail se poursuit bien au-delà des horaires officiels.
« Si nous nous limitions strictement aux 8 heures par jour, nous ne terminerions jamais les programmes scolaires. Et dans ce cas, ce sont les élèves qui en pâtiraient : leur rendement chuterait inévitablement », témoigne une enseignante de Muramvya, sous couvert d’anonymat.
Médecins : l’épuisement au quotidien
Le secteur de la santé est encore plus critique. À Bujumbura, un médecin dénonce une charge de travail excessive et sans fin.
« Aucun médecin ici ne se contente de huit heures par jour. Entre les gardes nocturnes, les urgences et les consultations prolongées, nos journées s’étirent jusqu’à l’épuisement. Le problème ? Nous manquons cruellement de personnel. Ailleurs, un médecin sait combien de patients il doit suivre. Ici, c’est l’inconnu chaque jour. »
Les chauffeurs sanitaires ne sont pas épargnés non plus. Par manque d’effectifs, certains assurent des gardes de 24 heures d’affilée, notamment pour les transferts de patients dans un état critique.
Fonction publique : surcharge et absence de compensation
Pour Eulalie Nibizi, ex-syndicaliste et militante des droits humains, le constat est sans appel : les fonctionnaires sont surexploités et mal rémunérés.
« La plupart des agents de l’État sont contraints de dépasser les huit heures officielles, sans aucune compensation. C’est injuste. Comment espérer ensuite qu’ils aient l’énergie ou les moyens d’exercer un autre emploi, dans un contexte où il n’y a ni électricité ni carburant après le service ? »
Elle rappelle que la question du paiement des heures supplémentaires est ancienne. « Les syndicats le réclamaient déjà en 2002. Mais jusqu’à aujourd’hui, rien n’a été fait. »
Dans le privé aussi, les abus persistent
Dans le secteur privé, le scénario est similaire. Officiellement, le Code du travail burundais prévoit une semaine de 45 heures, soit 8 heures par jour avec une majoration pour les heures supplémentaires. Mais sur le terrain, cette réglementation est rarement respectée.
Le rapport du U.S. Department of State sur les droits humains de 2008 constatait déjà l’inefficacité de l’application de ces règles au Burundi. Seize ans plus tard, la situation semble inchangée.
Une idéologie en décalage avec la réalité
L’appel du président à une gestion idéale du temps selon le schéma “8 heures de travail public, 8 heures de travail personnel, 8 heures de repos” s’inscrit dans une logique inspirée de standards internationaux. Mais dans un pays où les fonctionnaires et travailleurs peinent à respecter même les horaires officiels, cette vision apparaît largement irréaliste.
L’absence de ressources humaines suffisantes, les conditions de travail précaires, l’absence de contrôle effectif et la faible rémunération rendent ce modèle difficilement applicable.
Conclusion
Le modèle des “3×8 heures” promu par le chef de l’État, bien qu’inspiré par une norme internationale, entre en contradiction flagrante avec la réalité vécue au Burundi. Tant dans le secteur public que dans le privé, les travailleurs cumulent des journées longues, sans compensation et sans repos suffisant. En l’absence de réforme structurelle, la recommandation présidentielle restera un vœu pieux.
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Photo : Le président Évariste Ndayishimiye en pleine récolte de pommes de terre sur son champ de 2,3 hectares situé à Muramvya, dans la province de Gitega. © Présdence du Burundi
