Le 9 février 2026, le président Évariste Ndayishimiye a reçu en audience Fatuma Zainab Mohammed, députée kenyane et envoyée spéciale du président William Ruto. Outre un message de fraternité transmis par le chef de l’État kényan, l’émissaire aurait, selon les services de la présidence burundaise, exprimé le souhait de s’inspirer de « l’expérience du Burundi en matière de maturité politique ».
D’après la présidence, cette visite confirmerait que le Burundi est désormais perçu comme un pays modèle, dont plusieurs nations viendraient étudier les « bonnes pratiques », sous le leadership du président Ndayishimiye.
La communication officielle précise :
« Fatuma Zainab Mohammed a par ailleurs indiqué être venue s’inspirer de l’expérience du Burundi en matière de maturité politique, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression, l’organisation des élections et la bonne cohabitation entre les différents partis politiques, y compris ceux de l’opposition. »
Pourtant, l’examen des faits disponibles nuance fortement ce tableau.
Une lecture biaisée de la réalité
Organisation des élections et cohabitation politique
Selon Human Rights Watch, les élections législatives et communales du 5 juin 2025 se sont déroulées dans un contexte marqué par de sévères restrictions à la liberté d’expression et à l’espace politique.
L’organisation estime que les Burundais ont voté dans une élection dépourvue de véritable concurrence, permettant au parti au pouvoir de consolider davantage son emprise. « Le CNDD-FDD, au pouvoir au Burundi depuis 2005, a cherché à démanteler toute opposition réelle, y compris de la part de son principal rival, le Congrès national pour la liberté (CNL). »
Au lendemain du scrutin, plusieurs partis d’opposition, dont le CNL, le Conseil des Patriotes (CDP), l’UPRONA et la coalition Burundi Bwa Bose, ont dénoncé des irrégularités.
L’Église catholique, par la voix de la Conférence des Évêques catholiques du Burundi (CECAB), a également relevé « pas mal d’irrégularités et de dysfonctionnements ».
« Partant de ces irrégularités relevées et transmises par nos observateurs, la CECAB se rend compte que le chemin vers l’organisation des élections libres et transparentes est encore long au Burundi. Nous nous demandons si les irrégularités ne portent pas préjudice aux résultats proclamés », a-t-elle déclaré.
Ces contestations n’ont pas été bien accueillies par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Martin Niteretse, qui a annoncé qu’il n’y aurait plus de « diffusion de communiqués qui peuvent perturber la paix et la sécurité dans le pays », tout en dénonçant « le mauvais comportement de ces politiques, des mauvais perdants ». Il a ajouté : « Toute personne qui s’oppose aux résultats des élections peut être sanctionnée conformément à la loi. »
Entre avril et juin 2025, la Ligue Iteka rapporte une détérioration du climat politique, évoquant des fraudes électorales et des irrégularités dans les préparatifs.
« Des intimidations à l’encontre des partisans de l’opposition ont découragé toute contestation, consolidant le monopole du CNDD-FDD. »
Droits humains et liberté de la presse
En septembre 2025, une dizaine d’experts des Nations unies se sont déclarés préoccupés par la recrudescence de graves violations des droits humains en période électorale, « ciblant notamment la société civile et les opposants politiques dans un contexte de violence électorale ». Selon eux, ces violations serviraient à intimider la population au profit du parti au pouvoir.
Ils rappellent qu’« depuis la fin du mois de décembre 2023, une aggravation des cas de disparitions forcées, des détentions arbitraires et d’exécutions sommaires de journalistes, des défenseurs et défenseuses des droits humains et des opposants et opposantes politiques » avait déjà été documentée par des organisations burundaises.
Pour l’année 2025, la Ligue Iteka a recensé 892 victimes de violations des droits humains :
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402 personnes tuées,
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156 victimes de violences basées sur le genre (dont 104 de violences sexuelles),
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53 personnes torturées,
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55 personnes enlevées,
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217 personnes arrêtées.
« Des accusations se portent également sur les membres du parti présidentiel, particulièrement des membres de la milice Imbonerakure, des agents administratifs, des éléments du SNR, ainsi que sur des policiers, qui sont considérés comme les principaux auteurs des violations des droits humains et des meurtres rapportés. »
Dans son Rapport mondial 2025, Reporters Sans Frontières fait état d’une dégradation alarmante de la liberté de la presse : « en l’espace d’une année, le pays est passé de la 108e position à la 125e sur 180 États évalués. »
En 2024, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a renouvelé le mandat de son Rapporteur spécial sur le Burundi, se déclarant « profondément préoccupé par les violations des droits de l’homme », regrettant le manque de coopération du gouvernement burundais, notamment l’absence de progrès dans la réouverture du bureau pays du Haut-Commissariat.
Conclusion
Au regard des éléments disponibles, le Burundi ne peut être présenté comme une référence en matière de maturité politique, de liberté d’expression ou de cohabitation entre partis.
L’Indice de la démocratie 2024 publié le 27 février 2025 par The Economist Intelligence Unit classe le Kenya au 14ᵉ rang africain (89ᵉ mondial) parmi les régimes hybrides, tandis que le Burundi figure au 42ᵉ rang africain et au 144ᵉ rang mondial, dans la catégorie des régimes autoritaires.
L’EIU fonde son évaluation sur cinq critères : processus électoral et pluralisme, participation politique, culture politique, libertés civiles et fonctionnement du gouvernement.
Dès lors, soit les propos rapportés relèvent d’un langage diplomatique, soit la communication présidentielle burundaise a amplifié la portée de cette visite. Car au vu des données disponibles, notamment le scrutin du 5 juin 2025 ayant attribué 100 % des sièges de l’Assemblée nationale au CNDD-FDD, l’image d’un modèle démocratique demeure difficile à étayer.
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Photo : Le président Évariste Ndayishimiye lors de son audience avec Fatuma Zainab Mohammed, envoyée spéciale du président kényan William Ruto, le 9 février 2026 à Bujumbura. © DR
