Au Burundi, la parole présidentielle a longtemps été perçue comme un engagement solennel engageant tout l’appareil étatique. Pourtant, ces dernières années, plusieurs annonces publiques du chef de l’État sont restées sans suite, suscitant des interrogations et inquiétudes. À travers une analyse appuyée sur quatre cas précis, du barrage de Mpanda aux pensions des retraités, cet article examine les raisons de cet écart croissant entre discours et action, ainsi que les risques qu’il fait peser sur la crédibilité des institutions.
Traditionnellement, lorsqu’un président fait une annonce publique, les services concernés se mobilisent pour la mettre en œuvre. Mais depuis quelques années, cette parole semble perdre de sa force, faute d’être suivie d’effets. Promesses spectaculaires, engagements répétés puis abandonnés : ces écarts alimentent un doute croissant sur la sacralité de la fonction présidentielle.
Ce décalage entre discours et action affecte non seulement la crédibilité du chef de l’État, mais aussi celle des institutions qu’il incarne. À travers quatre exemples concrets où la parole présidentielle est restée lettre morte, nous analysons les causes de cet affaiblissement, ainsi que ses conséquences.
Barrage de Mpanda : un scandale non élucidé
Le 15 octobre 2021, le président Évariste Ndayishimiye visite le barrage de Mpanda, officiellement en construction. Sur place, il ne trouve que des ruines : les travaux ont été arrêtés en 2017 faute de financement, alors que 54 milliards de FBu avaient déjà été engagés.
Indigné, il promet non seulement de relancer le projet, mais aussi d’identifier les responsables de ce qu’il qualifie lui-même de « d’odeur de détournement ». Il enjoint alors le ministre de l’Énergie et des Mines d’élucider l’affaire sous deux semaines.
Pourtant, trois mois plus tard, le 29 décembre 2021, interrogé sur l’avancement des enquêtes, il se limite à affirmer que les rapports lui ont été transmis. Aucune suite concrète n’a été annoncée depuis. Fait notable : le 1er juillet 2020, l’ancien ministre en charge du dossier, Côme Manirakiza, avait été décoré Commandeur de l’Ordre du Travail. De là à penser que certains responsables bénéficient d’une protection… il n’y a qu’un pas.
Déclaration des biens : la Constitution contournée
Le 23 août 2020, le président ordonne à ses ministres de déclarer leurs biens à la Cour suprême dans un délai de deux semaines, conformément à l’article 95 de la Constitution. Mais lors d’une émission publique le 25 septembre 2020, son discours change radicalement. Il affirme que « compter les biens est une tâche difficile » et que « la richesse d’une personne est un secret ».
Par cette prise de position, il permet de facto à son gouvernement de se soustraire à une obligation constitutionnelle dont il est pourtant le garant (article 96). Pour l’analyste politique Réginas Ndayiragije, la question est claire :
« Qui, parmi les dirigeants, avait intérêt à ce que cette obligation ne soit pas respectée ? La loi n’est rien si son non-respect ne comporte aucune conséquence. »
Pénurie de carburant : une crise persistante
En 2022, après la destitution du Premier ministre Alain-Guillaume Bunyoni, le président affirme avoir pris en main le dossier du carburant. Trois ans plus tard, la situation reste inchangée. Les annonces se succèdent, prometteuses mais sans solution réelle. À chaque intervention, le chef de l’État pointe du doigt certains acteurs accusés d’alimenter la crise, sans proposer de réponses structurelles aux causes profondes de la pénurie.
Pensions des retraités : une promesse oubliée
Le 18 juin 2020, lors de son discours d’investiture, le président Ndayishimiye suscite l’espoir chez les retraités en promettant une pension équivalente ou égale à leur dernier salaire net. Les concernés applaudissent, espérant une amélioration tangible de leurs conditions de vie. Mais quatre ans plus tard, cette promesse reste sans suite.
Pourquoi les paroles du chef de l’État restent-elles sans effet ?
Selon l’analyste politique Réginas Ndayiragije, « le président manque de solutions concrètes et se réfugie dans une rhétorique démagogique pour donner l’illusion d’agir ».
Il estime également que le chef de l’État est pris dans une configuration du pouvoir dominée par plusieurs centres de décision, la présidence, le gouvernement, le cercle des généraux et le parti via le Conseil des sages. « Chacun poursuit ses propres intérêts, ce qui entrave la centralisation et l’efficacité du processus décisionnel », explique-t-il.
Patrick Ndayishimiye, autre analyste politique, va plus loin. Selon lui, le président serait désormais intégré au cercle fermé des ténors du parti et des hommes d’affaires qui profitent du système depuis 2005 :
« Il craindrait ce puissant réseau qui contrôle les finances publiques et les marchés étatiques, préférant garder le silence pour éviter d’être écarté. »
Il rappelle que le CNDD-FDD est divisé en deux courants : celui de Pierre Nkurunziza, favorable en 2020 à Pascal Nyabenda, et celui des généraux issus du maquis, soutien d’Évariste Ndayishimiye.
« Il est probable que le groupe qui a porté l’actuel président au pouvoir ait érigé une barrière pour protéger ses richesses accumulées illégalement. Face à ce mur, Ndayishimiye aurait choisi de se taire… et de profiter du système. »
Daniel Ngendakumana, porte-parole du Mouvement International de la Jeunesse Burundaise (MIJB), rejette ces analyses. Pour lui, le problème vient directement du président :
« Il est devenu le plus corrompu de tous. Impliqué dans des détournements, il instrumentalise les institutions et contrôle même la banque centrale. »
Les conséquences d’une parole présidentielle affaiblie
Quelle que soit la cause de cette inertie, ses effets sur le pays sont considérables. Les Burundais savent désormais que la parole présidentielle peut être instrumentalisée à des fins populistes ou personnelles.
« Ils ne savent plus à qui accorder leur confiance, ce qui érode progressivement la légitimité des institutions », constate Réginas Ndayiragije.
Cette léthargie au sommet affecte aussi le fonctionnement de l’administration. Peu encadrés et peu redevables, certains responsables se sentent encouragés à adopter « des pratiques de gouvernance non orthodoxes ». Les institutions perdent en efficacité et l’État s’affaiblit.
Selon Patrick Ndayishimiye, « un pays qui ne respecte pas ses lois perd sa crédibilité, son image sur la scène internationale et décourage les investisseurs qui ne savent plus à quelle parole se fier, surtout si même celle du président manque de crédibilité ».
Conclusion: Une parole à réhabiliter pour restaurer la confiance
Réconcilier parole et action ne sera sans doute pas facile, mais c’est indispensable pour restaurer la crédibilité des institutions. Pour Daniel Ngendakumana, la priorité est claire :
« La parole présidentielle doit redevenir synonyme de confiance, d’autorité et d’action concrète, et non de tromperie ou de populisme. »
À travers ces exemples, un constat se dessine : tant que la parole présidentielle restera suspendue entre annonces ambitieuses et absence d’exécution, la fonction elle-même continuera de se désacraliser. Or, dans un contexte politique fragile, l’affaiblissement de cette parole affaiblit mécaniquement l’État. Restaurer son poids, par la transparence, la cohérence et l’action, constitue désormais un impératif pour un fonctionnement institutionnel stable et crédible.
_______________________________________________
Photo : Le président Évariste Ndayishimiye, qui est de plus en plus critiqué pour ses promesses non suivies d’effet, lors d’une de ses interventions publiques. © DR
