Le 5 novembre 2025, à Matongo, dans la province de Butanyerera, le président de la République, Évariste Ndayishimiye, s’en est pris à Faustin Ndikumana, directeur national de Parcem, affirmant qu’il n’avait « rien à dire aux Burundais » parce qu’il est célibataire. Quelques semaines plus tôt, à Rutana, il avait déjà visé un autre acteur de la société civile, Pacifique Nininahazwe, président du Focode. L’économiste Jean Ndenzako livre son analyse de ces sorties présidentielles.
Que pensez-vous du discours du président Evariste Ndayishimiye où il s’attaque aux activistes de la société civile ?
Dans le paysage politique burundais, les discours incendiaires du président Évariste Ndayishimiye à l’encontre de la société civile, particulièrement intenses en 2025, transcendent la simple invective pour s’inscrire dans une tactique calculée de «bouc-émissairisation». En visant des leaders emblématiques tels que Faustin Ndikumana, directeur national de Parcem, ou Pacifique Nininahazwe, président de Focode, accusés tour à tour de collusion étrangère, d’enrichissement illicite ou de jalousie personnelle, le chef de l’État opère un détournement stratégique des regards vers des boucs-émissaires individuels, masquant ainsi les failles structurelles de l’économie nationale qui ébranlent sa propre crédibilité.
Est-ce qu’il y a un rapport avec l’élection présidentielle de 2027 ?
Cette posture s’ancre dans un horizon électoral imminent, avec les élections législatives et communales de juin 2025 et la présidentielle de 2027 en ligne de mire, où la contestation populaire pourrait se cristalliser autour des échecs en matière de gouvernance. Les débats récents sur X, notamment ceux animés par des comptes comme @hrdburundi, @KUF__ASBL ou @radio_rpa, qui relaient les réactions indignées de la société civile aux attaques du 5 novembre 2025 à Matongo et à Rutana, soulignent l’amplification de cette rhétorique dans l’espace numérique. Ces échanges, souvent qualifiés de « stigmatisation propice au lynchage » par des observateurs comme la Ligue Iteka, révèlent une polarisation accrue, où les critiques économiques de Parcem et Focode, sur la pauvreté galopante et les pénuries, sont renvoyées à des motifs moraux ou partisans.
Que cache ce discours présidentiel ?
Mon analyse, inspirée de l’économie politique et de la théorie du bouc-émissaire (Girard, 1972 ; Allport, 1954), met en lumière trois logiques interconnectées à l’œuvre : l’externalisation des causes de la crise économique, la mise au pas des voix dissidentes en amont des scrutins et le renforcement d’une cohésion électorale menacée par la dégradation du niveau de vie. Elle s’appuie sur des indicateurs macroéconomiques actualisés (FMI, 2025 ; Banque de la République du Burundi) et des rapports d’observation électorale (Human Rights Watch, 2025 ; Amnesty International, 2024), enrichis par les échos des controverses en ligne.
Que dit cette théorie ?
La théorie du bouc-émissaire explique comment, en période de crise, une société ou un pouvoir projette ses frustrations sur un individu ou un groupe minoritaire pour restaurer l’unité interne sans résoudre les problèmes réels. René Girard (1972) la décrit comme un mécanisme mimétique : la violence collective se concentre sur une victime sacrificielle pour apaiser les tensions. Gordon Allport (1954) l’applique aux préjugés : face à l’anxiété économique, on accuse les « autres » pour éviter l’autocritique. Au Burundi, Parcem et Focode jouent ce rôle : on les rend responsables de la crise au lieu d’examiner la corruption ou la mauvaise gestion.
À vous entendre, la «bouc-émissairisation» est un mécanisme de déresponsabilisation face à la crise économique ?
La «bouc-émissairisation», en tant que processus psychosocial et politique, désigne la projection collective d’un malheur sur un individu ou un groupe marginalisé, préservant ainsi l’unité du corps social tout en éludant une introspection systémique (Girard, 1972). Allport (1954) en prolonge l’analyse en soulignant comment, dans les contextes de frustration économique, ce mécanisme favorise un « préjugé sélectif » qui cible les minorités actives – ici, les acteurs de la société civile – pour apaiser les tensions internes au pouvoir.
Qu’en est-il au Burundi ?
Au Burundi, cette dynamique se déploie face à une conjoncture économique pluridimensionnelle, dont les marqueurs traduisent une vulnérabilité croissante : l’inflation annuelle, qui a culminé à 26 % en 2024 avec des sursauts à 42 % pour les denrées essentielles (riz, haricots, huile comestible), selon les données de la Banque de la République du Burundi, résulte d’une dévaluation abyssale du franc burundais (38,5 % sur le marché parallèle, seul canal viable en raison du régime de change hybride) et d’une érosion des réserves de devises couvrant à peine 1,4 mois d’importations.
Ces pressions, exacerbées par des pénuries structurelles, files d’attente de 48 heures pour le carburant à Bujumbura et coupures d’électricité atteignant 12 heures quotidiennes, entravent l’économie informelle, pilier du PIB à hauteur de 60 %. Dans ce cadre, la société civile émerge comme un bouc-émissaire commode. Les allégations de « sabotage économique » ou de « complot occidental » portées contre Parcem et Focode, relayées dans les discours présidentiels et amplifiées sur X par des comptes pro-régime comme @DonFreury (qui évoque des « idéologies anciennes » et des « financements occultes » pour discréditer ces figures), transmuent une crise endogène – corruption rampante dans les adjudications publiques, détournement estimé à 15 % des revenus miniers (nickel, or) d’après OLUCOME, 2024 – en menace exogène.
Est-ce une attaque fortuite ?
Cette inversion causale n’est pas fortuite. Elle s’avère économiquement instrumentale pour le régime, en ce qu’elle occulte la fuite des capitaux (200 millions de dollars annuels, selon la Banque Africaine de Développement, 2024), générée par un climat d’insécurité juridique plutôt que par des « traîtres internes ». Le discours du 11 février 2025, où Ndayishimiye assimile les détracteurs à des « ennemis du progrès », en est l’archétype : le statut célibataire de Faustin Ndikumana est instrumentalisé comme indice d’une existence « désordonnée », invalidant ipso facto ses critiques sur les réformes monétaires défaillantes – un thème que Parcem a martelé dans ses interventions récentes.
Cette stratégie, loin de résoudre les déséquilibres structurels, les perpétue. En économie politique, elle renvoie à une forme de « capture rent-seeking » (Tullock, 1967), où les élites préservent leurs rentes en canalisant la frustration populaire vers des cibles périphériques, évitant ainsi des réformes redistributives qui pourraient altérer les circuits clientélistes. Les réactions sur X, telles que celles de @hrdburundi condamnant les attaques du 5 novembre comme un « mépris pour le débat démocratique », illustrent comment cette rhétorique mine la légitimité du régime : en polarisant le discours public, elle non seulement neutralise les plaidoyers pour une gouvernance transparente – comme les alertes de Focode sur les inscriptions électorales forcées (ONU, 2025) –, mais accentue aussi l’isolement international, avec des partenaires comme l’Union européenne appelant à un « dialogue direct » pour protéger les défenseurs des droits (Ligue Iteka, novembre 2025).
N’est-ce pas mauvais pour la cohésion sociale ?
En somme, cette «bouc-émissairisation», ancrée dans une logique de survie politique, offre une réponse palliative aux tourments économiques, mais au prix d’une érosion accrue de la cohésion sociale. À l’approche des élections de 2027, elle risque de transformer les frustrations légitimes en un cycle de suspicion mutuelle, où les véritables architectes de la crise, insécurité juridique, mauvaise allocation des ressources, demeurent intouchables, perpétuant un sous-développement que Parcem chiffrerait aujourd’hui à près de 75 % de la population en situation de pauvreté extrême. Une telle trajectoire appelle une vigilance accrue de la communauté internationale, pour que la rhétorique cède la place à des réformes substantielles.
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Photo : L’économiste Jean Ndenzako, qui nous a livré son analyse des récentes attaques verbales du président Évariste Ndayishimiye contre des acteurs de la société civile, y voit une stratégie de «bouc-émissairisation» destinée à détourner l’attention des défis économiques et du contexte préélectoral. © DR
