Alors qu’il affirme publiquement avoir garanti l’indépendance de la justice burundaise, le président Évariste Ndayishimiye tient en réalité un discours ambivalent, voire contradictoire. Ses prises de position et les faits observés sur le terrain témoignent d’un pouvoir exécutif qui continue de peser lourdement sur l’appareil judiciaire.
Fin juin 2025, lors d’une croisade à Gitega, le chef de l’État a dénoncé avec véhémence la corruption dans le système judiciaire burundais. Il a notamment accusé les juges d’avoir trahi la confiance qui leur avait été accordée, en rendant des décisions biaisées, dictées par des intérêts personnels ou politiques. Il a déclaré :
« J’ai constaté que tout est pourri, complètement pourri dans le système judiciaire ; les juges à qui j’ai confié l’indépendance ont trahi cette confiance […]. En collaboration avec le Parlement, je suis prêt à dissoudre entièrement cet appareil judiciaire, sans préavis ni indemnité, pour rebâtir une justice fondée sur des lois justes. »
Si ce discours se veut offensif contre la corruption, il soulève toutefois une profonde contradiction : comment un président peut-il prétendre garantir l’indépendance de la justice tout en menaçant de la dissoudre entièrement par décret présidentiel ?
« La justice ne doit jamais vaincre le gouvernement »
Les déclarations du président Ndayishimiye sur le rôle de la justice révèlent une conception inquiétante de la séparation des pouvoirs. Lors d’un discours prononcé en septembre 2023, il avait affirmé sans détour que « la justice burundaise doit faire en sorte que le gouvernement ne soit jamais vaincu ».
Un tel propos contredit frontalement le principe d’un pouvoir judiciaire indépendant, qui doit être au service de la loi, et non d’un gouvernement. Exiger que la justice serve les intérêts du régime revient à lui ôter toute autonomie et impartialité.
Des violences contre des magistrats… sans condamnation officielle
Les faits viennent renforcer ce constat de soumission de la justice au pouvoir exécutif. Peu après l’investiture du président Ndayishimiye en 2020, des magistrats ont été violemment agressés à Kinama (Bujumbura) par des membres de l’Association pour l’encadrement des démobilisés (AED), une structure liée à la ligue de jeunesse du CNDD-FDD, les Imbonerakure.
Ces agressions, perpétrées dans l’indifférence des autorités, n’ont donné lieu à aucune poursuite judiciaire ni à la moindre condamnation officielle. Cette inaction a été largement interprétée comme une approbation tacite du pouvoir exécutif, alimentant un climat de peur parmi les professionnels de la justice.


Rapport d’incident sur l’agression de magistrats à Kinama par de jeunes affiliés aux Imbonerakure
Témoignages d’anciens magistrats et juristes en exil
Plusieurs voix d’anciens acteurs du système judiciaire confirment ces dérives.
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Audace Havyarimana, juriste arrêté arbitrairement en avril 2023 avec plusieurs de ses collègues, a témoigné sur Télé Renaissance des pressions exercées par les services de sécurité et certains hauts responsables politiques sur les magistrats. Il décrit un appareil judiciaire « manipulé » et incapable de garantir les droits même de ses propres agents.
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Me Félix Niyonkuru, ancien avocat et magistrat aujourd’hui réfugié à l’étranger, va dans le même sens :« La justice burundaise est complètement paralysée. Les magistrats n’ont aucune marge de manœuvre. Les décisions judiciaires sont dictées depuis les bureaux politiques ou sécuritaires. »
Une indépendance de façade
Malgré les déclarations officielles, la justice burundaise demeure loin d’être indépendante. Le chef de l’État affirme avoir offert toute liberté aux magistrats. Mais dans les faits, cette autonomie est étouffée par les interventions du pouvoir exécutif, les intimidations, l’impunité de certains groupes violents et la peur permanente des représailles.
Loin d’être une réalité tangible, l’indépendance de la justice reste une construction politique, brandie dans les discours mais jamais respectée dans la pratique.
Conclusion : entre paroles fortes et réalité oppressante
Le président Ndayishimiye dit vouloir réformer la justice. Mais les méthodes employées – menaces de dissolution, injonctions à protéger le gouvernement, silence face aux violences – vont à l’encontre des principes fondamentaux de l’État de droit.
Au lieu de renforcer la confiance des citoyens dans leurs institutions, cette posture ambiguë creuse davantage le fossé entre la parole politique et la réalité judiciaire. Une véritable indépendance de la justice ne se décrète pas : elle se construit par des garanties effectives, une protection des magistrats, et un respect strict de la séparation des pouvoirs. Pour l’heure, le Burundi en est encore loin.
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Photo : Le président Évariste Ndayishimiye et son épouse Angeline Ndayishimiye assistant à une messe d’action de grâce à la paroisse Saint François d’Assise de Magarama. © SOS Médias Burundi
