Une ordonnance ministérielle conjointe, signée le 9 octobre 2025 par les ministres des Finances, de la Santé publique et de l’Intérieur, fixe désormais les amendes à infliger aux contrevenants à la réglementation sur l’hygiène et la salubrité publique.
Désormais, toute personne surprise en train d’uriner ou de déféquer en dehors des installations prévues à cet effet, de jeter des papiers ou des déchets, ou encore de cracher dans un lieu public s’expose à une amende de 5 000 FBu. Plus sévère encore, l’ordonnance prévoit une amende de 100 000 FBu pour quiconque fume dans un espace public.
Sur le papier, la mesure semble salutaire au vu de l’insalubrité croissante observée dans plusieurs localités du pays. Mais son efficacité réelle suscite des doutes : plusieurs conditions préalables semblent avoir été négligées, notamment la mise à disposition d’infrastructures adéquates et la sensibilisation de la population.
Des infrastructures quasi inexistantes
À Bujumbura, de nombreux habitants saluent la mesure et reconnaissent la nécessité d’assainir les espaces publics. Toutefois, ils pointent du doigt le manque criant de toilettes publiques, de poubelles et d’espaces réservés aux fumeurs.
C’est aussi l’avis d’Abdul Kasim, président du parti UPD-Zigamibanga, interrogé sur Bonesha FM le 6 novembre 2025 :
« Avant de légiférer, il faudrait mettre en place des mesures qui empêchent que l’infraction ne soit commise. »
En effet, même dans la capitale, vitrine du pays, rares sont les lieux équipés d’installations sanitaires accessibles au public. En dehors des marchés, les toilettes manquent dans les parkings, aux arrêts de bus, dans les lieux de rencontre et le long des routes reliant l’intérieur du pays.
Faute d’alternatives, beaucoup se résignent à se retenir ou à se réfugier dans un bar ou un restaurant, à condition d’y consommer au moins une boisson. Cette absence d’options explique en partie les comportements visés par la nouvelle ordonnance.
Le même constat s’impose pour la gestion des déchets : les poubelles publiques sont quasi inexistantes. Dans certains quartiers, il est possible de parcourir des kilomètres sans en voir une seule.
Dans les pays qui prennent la salubrité au sérieux, les poubelles sont disposées à intervalles réguliers et vidées fréquemment. On y apprend aussi aux habitants à trier leurs déchets, en séparant les biodégradables des électroniques, ces derniers étant particulièrement toxiques.
Des espaces fumeurs inexistants
Les fumeurs eux-mêmes reconnaissent les risques du tabagisme passif et comprennent la volonté du gouvernement de protéger la santé publique. Mais ils s’étonnent de la méthode.
JD N., fumeur de longue date, estime que l’approche punitive ne devrait pas précéder la sensibilisation :
« Dans la mesure où le gouvernement burundais autorise toujours la Burundi Tobacco Company (BTC) à produire des cigarettes, fumer n’est pas un délit. Il aurait fallu d’abord inciter les bars et restaurants à aménager des espaces réservés aux fumeurs. »
Là encore, l’absence d’infrastructures adaptées risque de transformer une mesure de santé publique en source de confusion et de tensions.
L’eau, un élément crucial
Derrière toute politique de salubrité se cache un besoin fondamental : l’accès à l’eau. Or, plusieurs régions du pays, y compris Bujumbura, subissent actuellement une épidémie de choléra liée à un manque d’eau potable. Certains quartiers passent plusieurs semaines sans une goutte dans les robinets.
Sans eau, il devient illusoire d’exiger des établissements publics, bars, restaurants, lieux de culte qu’ils disposent de sanitaires décents, sous peine d’une amende de 100 000 FBu. Les ministres signataires devront tôt ou tard s’attaquer à ce problème structurel.
Sensibiliser avant de sanctionner
Aucune politique répressive ne peut réussir sans l’adhésion des citoyens. Avant de sanctionner, il faut éduquer et informer. Une campagne nationale expliquant le lien entre hygiène publique, santé et responsabilité individuelle aurait pu favoriser une adoption volontaire de la mesure.
Même lorsque des infrastructures existent, leur usage reste un défi. Des précédents montrent que les poubelles publiques, lorsqu’elles ont été installées, étaient souvent mal utilisées. Quelle garantie a-t-on que la situation serait différente aujourd’hui ?
Conclusion
Sur le fond, la mesure du gouvernement est pertinente et nécessaire. Mais sans infrastructures adéquates, sans accès à l’eau et sans sensibilisation suffisante, elle risque de ne pas produire les effets escomptés.
Plutôt qu’une approche purement punitive, une stratégie progressive, basée sur l’éducation, la prévention et la mise à disposition d’infrastructures, aurait donné à la politique de salubrité publique toutes les chances de réussir.
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Photo : Des déchets abandonnés dans un quartier de Bujumbura témoignent de l’insuffisance d’infrastructures publiques pour leur collecte et leur élimination. © DR
