Lors de la Journée de la solidarité locale, le président Évariste Ndayishimiye a annoncé céder six mois de son salaire pour aider des patients incapables de payer leurs factures hospitalières. Un geste symbolique, mais qui soulève des questions sur la durabilité des solutions face à un système de santé défaillant.
À l’occasion de la Journée de la solidarité locale, célébrée chaque premier vendredi du mois d’août depuis 2018, le président Évariste Ndayishimiye a annoncé qu’il cédait six mois de son salaire pour venir en aide aux patients incapables de payer leurs factures d’hôpital. Cette décision a été rendue publique après une visite à la polyclinique Umugiraneza, gérée par la Fondation Bonne Action Umugiraneza de la Première dame, Angeline Ndayishimiye.
Si le geste peut sembler louable, il soulève néanmoins de nombreuses interrogations, surtout venant d’un chef d’État.
Un geste symbolique mais insuffisant
Le président n’a pas précisé le montant exact qui sera versé pour couvrir les factures des patients retenus faute de paiement. Il a simplement déclaré :
« Comme j’ai ma récolte et que je n’ai pas besoin d’acheter beaucoup de nourriture, j’ai décidé de céder six mois de mon salaire pour aider les personnes hospitalisées. Si toutes les factures ne sont pas couvertes, on n’y peut rien. »
Mais dans un pays qui compte plus d’une centaine d’hôpitaux répartis dans 47 districts sanitaires, un tel geste reste dérisoire. Ce n’est, au mieux, qu’une goutte d’eau dans l’océan des besoins. À Muyinga par exemple, six patients se trouvent actuellement dans l’impossibilité de payer leurs soins : trois sont encore hospitalisés après une opération, tandis que deux autres attendent toujours la caution nécessaire pour être opérés. La même situation se répète dans de nombreux hôpitaux du pays.
En tant que chef de l’État, le rôle de Ndayishimiye devrait être d’apporter des solutions structurelles et durables, plutôt que de se limiter à une action ponctuelle.
Les limites des initiatives présidentielles
Selon Anschaire Nikoyagize, président de la Ligue Iteka et pionnier de la défense des droits humains au Burundi : « Un chef d’État ne devrait pas se contenter de ce genre de petites actions. Il doit mettre en place des politiques de santé publique pour éviter que des malades soient retenus dans des hôpitaux. »
L’exemple de son prédécesseur illustre bien les écueils d’une telle approche. Au début de son mandat, feu Pierre Nkurunziza avait instauré la gratuité des soins pour les enfants de moins de cinq ans et pour les femmes enceintes. Mais faute de financement adéquat, le gouvernement n’a jamais pu honorer les factures hospitalières, forçant les hôpitaux à restreindre progressivement ces services gratuits.
Plus récemment, le 7 février 2025, les ministères de l’Intérieur, des Finances et de la Santé publique ont rendu obligatoire l’achat d’une carte d’assurance maladie (CAM) pour tout ménage et toute personne de plus de 18 ans n’étant pas déjà affiliée à une assurance. Cette carte, censée réduire à 20 % la part payée par le patient, reste à l’épreuve des faits. Reste à voir si elle connaîtra un sort plus favorable que la précédente carte d’assurance maladie, qui avait sombré faute de mise en œuvre efficace.
Une pauvreté persistante
Au-delà des dispositifs techniques, la principale cause de l’incapacité des Burundais à payer leurs soins reste la pauvreté. En 2020, le président Ndayishimiye avait promis de faire en sorte « que chaque bouche ait à manger et chaque poche de l’argent ». Mais cinq ans après, la réalité est loin de ces ambitions.
Selon la Banque mondiale, 70 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. Le Programme alimentaire mondial (PAM) estime, lui, que 1,9 million de personnes sont en insécurité alimentaire.
Le paradoxe du salaire présidentiel
Le chef de l’État affirme pouvoir se passer de son salaire grâce à ses récoltes. Pourtant, le budget national révèle que ses besoins sont largement couverts par les fonds publics.
Dans la loi de finances 2025–2026, les frais d’intendance de la présidence atteignent 1,08 milliard FBU par an, soit environ 3 millions FBU par jour. L’année précédente, cette enveloppe était de 720 millions FBU, soit près de 2 millions FBU quotidiens. À cela s’ajoutent les financements attribués aux « bonnes initiatives », dont la gestion manque de transparence selon plusieurs observateurs.
Un choix qui interroge
Le fait que l’annonce ait été faite à la polyclinique Umugiraneza, propriété de la Première dame, n’est pas anodin. Certains y voient un conflit d’intérêts, puisque l’argent sorti de la poche du président pourrait, en réalité, revenir dans le giron familial.
« Ça reste dans la maison et personne ne saura ce qui est réellement sorti », résume Anschaire Nikoyagize.
Conclusion
En définitive, céder six mois de salaire ne changera pas la donne. Le geste du président, bien qu’affiché comme un élan de solidarité, reste symbolique et ne répond pas aux véritables défis du système de santé burundais. Seules des réformes structurelles, accompagnées d’une lutte résolue contre la pauvreté et d’une gouvernance transparente, permettraient de garantir l’accès aux soins pour tous.
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Photo : Le président Évariste Ndayishimiye et la Première dame Angeline Ndayishimiye distribuant des vivres aux patients démunis de l’hôpital de Kibimba. © Présidence du Burundi
