La société FOMI n’est plus seulement un fournisseur d’intrants agricoles. Elle s’est imposée comme un centre de gravité du pouvoir économique, un acteur tentaculaire bénéficiant d’une protection politique de haut niveau, redouté jusque dans les cercles gouvernementaux.
Alors que le président Évariste Ndayishimiye avance des justifications contradictoires pour expliquer les pénuries d’intrants agricoles, son propre ministre des Finances met au jour des pratiques contractuelles inédites, abusives et potentiellement frauduleuses.
Burundi Facts analyse ce double langage présidentiel et documente comment la FOMI fonctionne, de fait, comme une structure intouchable, couverte par les plus hautes autorités du régime CNDD-FDD.
Intrants agricoles : un président pris en flagrant délit de contradiction
Pour expliquer l’échec répété de la distribution des intrants agricoles, le président Évariste Ndayishimiye avance successivement deux versions incompatibles.
Dans un premier temps, il affirme que :
« Les agriculteurs se sont multipliés, raison pour laquelle les intrants ne suffisent plus. »
Puis, dans une seconde intervention, il soutient que :
« Certains commerçants passent des commandes via les agriculteurs qui commandent beaucoup plus afin que ces commerçants aient des quantités à vendre à l’exportation. »
Ces deux explications s’excluent mutuellement.
Soit les intrants sont insuffisants pour répondre à la demande réelle des agriculteurs, soit il existe des excédents significatifs utilisés à des fins commerciales illégitimes.
Or, les révélations du ministre des Finances confirment précisément l’existence d’excédents imposés par la FOMI, et non une pénurie causée par une hausse du nombre d’agriculteurs. Le discours présidentiel apparaît dès lors non comme une approximation, mais comme une manœuvre de diversion, destinée à protéger un acteur économique bien identifié : la FOMI.
Quand la FOMI impose ses conditions à l’État
Les déclarations du ministre des Finances, le Dr Alain Ndikumana, sont d’une gravité exceptionnelle. Elles décrivent un État contraint de payer des livraisons qu’il n’a ni commandées ni validées.
Il explique :
« Dans les deux dernières saisons culturales B et C, il y a eu un excédent de 17,5 % par rapport à la commande faite. C’est ce que la FOMI veut nous faire signer unilatéralement. »
La facture réclamée est considérable :
« Pour ce soi-disant excédent, la FOMI exige 50 milliards 783 millions 349 mille 898 francs burundais. »
À cela s’ajoute une autre exigence :
« Ils ajoutent encore que la population doit payer 24 milliards pour les recettes perçues. »
Le ministre pose alors une question fondamentale :
« Comment peut-on livrer plus que ce qui est prévu dans un contrat et ensuite exiger le paiement ? »
Plus préoccupant encore, la FOMI réclame des paiements rétroactifs et anticipés :
« Un avenant mentionne les recettes de la saison C, 2024, et même celles de la saison A, 2025. »
Le constat est sans appel :
« Non seulement c’est honteux, mais c’est aussi inédit », conclut le ministre, visiblement sous forte pression.
Des révélations sans suites judiciaires
Dans un État de droit fonctionnel, de telles accusations auraient conduit à l’ouverture immédiate d’une enquête judiciaire indépendante.
Au Burundi, elles semblent surtout engendrer des menaces, des silences et un verrouillage institutionnel au sommet de l’État, selon un analyste politique burundais proche des milieux de gouvernance.
Une entreprise au-dessus de la loi
Le Forum pour la Conscience et le Développement (FOCODE) va plus loin et décrit un climat de terreur économique et politique.
L’organisation affirme que :
« Les menaces de mort dénoncées par le ministre des Finances rappellent tragiquement l’assassinat non élucidé de l’ancien ministre Emmanuel Niyonkuru en 2016. »
Selon le FOCODE :
« La FOMI bénéficie depuis des années d’une protection politique et sécuritaire de haut niveau, malgré de lourds soupçons de détournements de fonds publics. »
Le constat est sévère :
« Aucun assassinat, enlèvement ou mort suspecte lié aux intérêts de la FOMI n’a fait l’objet d’enquêtes sérieuses. »
L’organisation dénonce explicitement un double discours présidentiel :
« Le discours officiel sur la bonne gouvernance contraste radicalement avec la réalité d’une entreprise intouchable, protégée par des barons du régime. »
Autrement dit, la lutte contre la corruption s’arrête là où commencent les intérêts de la FOMI.
Un scandale budgétaire documenté par les économistes
L’analyse économique confirme l’ampleur du problème. Faustin Ndikumana, directeur de la PARCEM, rappelle que :
« Plus de 350 milliards de francs burundais sont alloués à la distribution des intrants agricoles, soit plus de 60 % du budget du ministère de l’Agriculture. »
Et pourtant :
« Les résultats sont médiocres, tant en quantité qu’en qualité. »
Il évoque également des avances financières opaques :
« Entre 2020 et 2022, des avances extrêmement élevées ont été accordées à cette société, sans remboursement clair. »
Pour l’économiste, il s’agit d’une collusion manifeste :
« Nous observons des ministres qui défendent des dossiers non pas pour l’intérêt national, mais pour des intérêts privés, en collusion avec des opérateurs économiques puissants. »
Il met en garde contre la répétition de scandales passés, tels que celui du barrage de Mpanda — un projet hydroélectrique stratégique ayant englouti des centaines de millions de dollars sans jamais être achevé, malgré des audits accablants et l’absence totale de poursuites judiciaires sérieuses.
Conclusion : un État capturé
Les faits sont désormais documentés :
– un discours présidentiel contradictoire,
– des facturations hors contrat imposées à l’État,
– des ministres menacés pour avoir résisté,
– des institutions de contrôle silencieuses.
La FOMI n’est pas qu’une entreprise défaillante. Elle est le symptôme d’un État capturé, où le pouvoir réel reste concentré entre les mains de ténors du CNDD-FDD, au-delà des changements de visage.
Tant que ce système demeurera protégé au sommet, la lutte contre la corruption restera un slogan, et le Burundi continuera de sacrifier ses finances publiques, et parfois ses serviteurs, sur l’autel de l’impunité.
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Photo : Chaîne de production dans une usine de la FOMI, au cœur d’un système de fourniture d’intrants agricoles aujourd’hui au centre de graves accusations de pratiques contractuelles abusives et de soupçons de collusion avec l’État. © DR
