Depuis quelques mois, des informations se multiplient sur l’arrestation de Burundais en Tanzanie. Certains sont interceptés alors qu’ils voyagent en bus vers ou depuis le Kenya et, malgré des documents en règle, sont emprisonnés. Ceux qui ont pu sortir de ces geôles décrivent des conditions de détention inhumaines : cellules surpeuplées, absence d’eau et de nourriture.
Dans le même temps, le Burundi maintient depuis des années la fermeture de ses frontières terrestres avec le Rwanda, entravant ainsi la libre circulation des personnes et des biens. Face à ces faits, une question s’impose : les principes fondateurs du traité de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) sont-ils encore respectés ? Et, sans ces deux piliers essentiels, peut-on encore parler d’intégration régionale ?
Que dit le traité ?
Le traité instituant la CAE garantit aux ressortissants des États membres le droit de circuler librement au sein de la communauté, et même de s’y établir.
L’article 104 engage explicitement les États à « adopter les mesures nécessaires à la réalisation de la libre circulation des personnes et de la main-d’œuvre et à assurer à leurs citoyens la jouissance du droit d’établissement et de résidence au sein de la Communauté ».
Pour concrétiser cet engagement, les États membres avaient convenu de conclure un protocole sur la libre circulation et de simplifier les formalités frontalières pour leurs ressortissants, tout en maintenant des postes-frontières ouverts en permanence.
Le traité garantit également la libre circulation des biens, pilier de l’intégration économique régionale. L’article 82 stipule que les États membres doivent « éliminer les barrières faisant obstacle à la circulation libre des marchandises, des services et des capitaux au sein de la Communauté ».
Qu’en est-il sur le terrain ?
• Circulation des personnes
Depuis plusieurs années, la Tanzanie durcit régulièrement sa politique envers les étrangers, particulièrement en période électorale. Mais la situation actuelle surprend : les Burundais semblent ciblés alors qu’aucun contexte électoral ne le justifie.
Début décembre, un Burundais témoigne avoir été sorti d’un bus à la frontière tanzano-kenyane. Malgré des documents en ordre, il a été emprisonné puis relâché le lendemain après avoir payé une somme d’argent.
Des militaires burundais, de retour d’une mission en Somalie et transitant par la Tanzanie, ont également été arrêtés et incarcérés. Selon des témoignages concordants, ils n’avaient enfreint aucune loi. Leur libération n’a été possible qu’avec l’intervention des autorités burundaises.
De nombreux civils, eux, restent détenus dans des conditions dégradantes.
Dès lors, une question se pose : les Burundais ont-ils encore réellement le droit d’entrer en Tanzanie, pourtant membre de la CAE ?
Non seulement la Tanzanie ne facilite plus la libre circulation, mais elle multiplie les tracasseries frontalières.
Un spécialiste en relations internationales, qui a requis l’anonymat, rappelle que la Tanzanie a toujours été frileuse vis-à-vis des Burundais et des Rwandais. Il cite notamment l’opération Kimbunga (« ouragan ») de 2013, ciblant les étrangers en situation irrégulière, en particulier burundais et rwandais.
Selon lui, la Tanzanie craint que « les Burundais ne viennent cultiver et occuper les terres tanzaniennes », d’où une volonté de les repousser « avant qu’ils ne s’imposent ».
• Fermetures fréquentes de frontières
Les tensions politiques ont conduit plusieurs États de la CAE à fermer leurs frontières à divers moments, perturbant les échanges régionaux.
En 2024, le Burundi a de nouveau fermé ses frontières terrestres avec le Rwanda, décision qualifiée de « malheureuse » par Kigali, qui y voit une violation directe des principes de libre circulation.
Cette fermeture prive les citoyens des deux pays d’un marché crucial.
Les Burundais des anciennes provinces frontalières comme Cibitoke, par exemple, ont perdu l’accès au marché rwandais, essentiel pour écouler leurs fruits et tomates.
Ce n’est pas une première : les frontières étaient fermées depuis 2015 et n’avaient rouvert qu’en octobre 2022.
Les relations Rwanda–Ouganda ont également été marquées par des fermetures répétées. En février 2019, Kigali avait fermé sa frontière avec Kampala, qui n’a rouvert qu’en janvier 2022.
Quid de l’intégration économique ?
Pour le spécialiste en relations internationales consulté, l’intégration régionale demeure un processus « irréversible » car elle bénéficie à tous, qu’ils soient plus avancés ou non.
Selon lui, « malgré les problèmes, c’est l’intégration régionale la plus prometteuse du continent. Il faut avoir une vision de long terme. ».
Il signale des progrès socio-économiques notables qui attirent des partenaires internationaux tels que l’Allemagne, soutien majeur de la CAE.
Lors de son adhésion, le Burundi nourrissait des attentes élevées, notamment en rejoignant des pays réputés pour leur stabilité et leur gouvernance, comme la Tanzanie. Cependant, les fragilités qui affectaient déjà la CAE avant l’arrivée du Burundi demeurent aujourd’hui inchangées.
Conclusion
Malgré les ambitions affirmées dans le traité, les citoyens de la CAE ne profitent toujours pas pleinement des opportunités promises.
Les fermetures de frontières, les arrestations arbitraires et les entraves à la libre circulation contredisent les principes mêmes que les États membres se sont engagés à respecter.
L’intégration régionale reste possible, mais les pratiques actuelles montrent qu’elle demeure sérieusement mise à l’épreuve.
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Photo : Panneau indiquant la frontière entre le Burundi et la Tanzanie, au cœur des tensions autour de la libre circulation au sein de la CAE. © DR
