Au début du deuxième trimestre de l’année scolaire 2025-2026, plusieurs provinces ont annoncé l’obligation pour les élèves de la 7e à la 9e année de porter des chaussures fermées. Quelques semaines plus tôt, la loi des finances révisée introduisait une orientation imposant aux fonctionnaires de l’État, dont les enseignants, le port de tenues en pagne deux jours par semaine. Des mesures, oui, mais pour quelle priorité ?
Présentées respectivement comme un impératif de civilité et comme une mesure à portée budgétaire, ces décisions interviennent dans un contexte où le système éducatif burundais fait face à des défis structurels majeurs. Dès lors, une question s’impose : ces mesures répondent-elles aux priorités actuelles du secteur ?
Des abandons scolaires persistants
Les données disponibles montrent que les abandons scolaires demeurent élevés. Pour l’année scolaire 2020-2021, plus de 216 000 cas avaient été enregistrés. Depuis, les projections maintiennent les effectifs au-dessus de 200 000 élèves, soit environ un quart des effectifs globaux.
Une étude de l’ONG Bafashebige identifie les causes principales :
– 32,1 % des abandons sont liés au manque de matériel scolaire ;
– 21,5 % sont attribués à la faim.
Ces deux facteurs renvoient directement à la vulnérabilité économique des ménages. Dans ce contexte, toute nouvelle exigence financière, même indirecte, peut constituer un facteur supplémentaire de pression sur les familles.
Un déficit important d’enseignants
Au premier trimestre 2024-2025, les besoins nationaux étaient estimés à 12 196 enseignants supplémentaires. Seuls 642 nouveaux enseignants ont été recrutés, soit environ 5 % des besoins.
Pour 2025-2026, 2 000 recrutements étaient annoncés. Un effort notable, mais toujours en deçà des déficits cumulés, d’autant que les départs se multiplient. Des centaines de démissions ont été signalées dans différentes provinces.
À l’Université du Burundi, 118 membres du personnel académique ont quitté leurs fonctions entre 2020 et 2024, invoquant notamment des rémunérations jugées insuffisantes. Le déficit en ressources humaines reste donc structurel.
Des infrastructures insuffisantes
Le besoin national en bancs-pupitres est estimé à plus de 331.000 unités. Le coût global pour résorber ce déficit est évalué à plusieurs milliards de francs burundais. Les salles de classe surchargées et l’insuffisance de matériel pédagogique demeurent des réalités documentées. Ces carences affectent directement les conditions d’apprentissage.
Une qualité d’apprentissage préoccupante
Le rapport PASEC 2019 sur les performances du système éducatif burundais révèle des contrastes marqués. Si les résultats en 2e année sont relativement satisfaisants (79 % des élèves au-dessus du seuil suffisant en kirundi et 99 % en mathématiques), les performances chutent significativement en 4e et 6e année.
En lecture et en français, seuls 2 % et 28 % des élèves respectivement atteignent le seuil suffisant selon les niveaux évalués.
Ces données soulignent des difficultés profondes dans la consolidation des acquis fondamentaux.
Une question de hiérarchisation des priorités
Les autorités justifient le port obligatoire de chaussures fermées comme un apprentissage de la décence et de la civilité dès le jeune âge. L’argument repose sur une vision normative de l’encadrement scolaire.
Cependant, la question posée n’est pas celle de la pertinence symbolique de ces mesures, mais celle de leur priorité au regard des urgences identifiées : abandon scolaire massif, déficit d’enseignants, infrastructures insuffisantes, faibles performances académiques.
Dans un environnement où une proportion significative d’élèves abandonne faute de moyens matériels ou alimentaires, l’introduction d’exigences vestimentaires supplémentaires peut apparaître secondaire au regard des défis structurels.
Conclusion
Le système éducatif burundais fait face à des défis multidimensionnels documentés depuis plusieurs années. Les États généraux de 2022 ont mis en lumière la nécessité de réformes profondes.
Dans ce contexte, la question centrale demeure celle de la hiérarchisation des priorités publiques. Les mesures relatives à l’accoutrement scolaire et professionnel relèvent davantage du registre symbolique et normatif que des urgences structurelles identifiées par les données disponibles.
____________________________________________
Photo : Des élèves d’une école de Buhumuza saluant le drapeau national avant le début des cours. © Jimbere
