La province de Gitega a rendu obligatoire le port de chaussures fermées et de chaussettes pour les élèves de la 7ᵉ à la 9ᵉ année depuis le début du deuxième trimestre 2026. Cette mesure, destinée à améliorer l’hygiène et la discipline, suscite des critiques des syndicats d’enseignants et des organisations de protection de l’enfance. Elles alertent sur son coût élevé pour les familles et le risque d’exclusion scolaire, alors que le système éducatif burundais souffre déjà d’un manque de matériel, de bancs et d’enseignants expérimentés.
Le 2 décembre 2025, le gouverneur de Gitega, Liboire Bigirimana, a annoncé la mesure, qui est entrée en vigueur le 5 janvier 2026. Elle vise à protéger les enfants contre les blessures et les maladies, tout en inculquant un sens de la discipline dès le plus jeune âge. Une directive similaire avait été adoptée le 21 août 2025 dans la province de Buhumuza.
Une application partielle et inégale
Sur le terrain, la mise en œuvre de cette mesure varie selon les zones. Dans certaines écoles de la ville de Gitega, comme l’ECOFO Rukundo I, l’ECOFO Musinzira et l’ECOFO Magarama I, plusieurs élèves respectent déjà la directive, car ils portent habituellement des chaussures et des chaussettes. Pour d’autres, ces souliers sont réservés aux jours de repos ou aux vacances scolaires.
Dans les zones rurales, la situation est plus compliquée. Les routes boueuses et les sentiers impraticables rendent difficile le maintien des chaussures propres. Certaines familles ont dû dépenser des sommes importantes, voire vendre des biens comme des bœufs ou des chèvres, pour se conformer à la directive, illustrant le coût réel et la pression économique qu’elle impose.
Des chaussures qui menacent l’accès à l’école
Selon l’Institut national de la statistique du Burundi, une grande partie des ménages de Gitega vit avec moins de deux dollars par jour. Pour ces familles, acheter une paire de chaussures et des chaussettes pour chaque enfant représente un fardeau considérable. « Dans certaines familles, les enfants partagent des chaussures ou n’en possèdent qu’une seule paire pour toute l’année », explique Marie Ntakarutimana, éducatrice à Gitega. « Imposer cette mesure sans soutien financier pourrait créer une barrière à l’accès à l’école pour certains élèves. »
Les élèves eux-mêmes confirment la difficulté de respecter la directive, surtout dans les zones rurales où la boue endommage rapidement les chaussures. Certaines sources rapportent que des élèves ont été renvoyés de l’école pour ne pas avoir porté de chaussures et de chaussettes, soulevant des questions sur le respect du droit à l’éducation.
Éducation au Burundi : des ONG alertent sur le risque d’exclusion
La mesure a suscité des réactions des organisations locales et internationales œuvrant dans le domaine de l’éducation et de la protection de l’enfance. La Solidarité de la jeunesse chrétienne pour la paix et l’enfance (SOJPAE) s’est dite préoccupée par le risque d’exclusion scolaire. « Nous comprenons les objectifs d’hygiène et de discipline, mais la contrainte financière risque de priver des enfants de leur droit fondamental à l’éducation », a déclaré David Ningaza, directeur à SOJPAE.
L’UNICEF Burundi a également exprimé des réserves. L’agence rappelle que toute mesure pouvant limiter l’accès à l’éducation doit être accompagnée de solutions concrètes pour soutenir les familles à faibles revenus, comme la distribution de chaussures et les campagnes de sensibilisation sur l’hygiène et le port des chaussettes.
L’exode des enseignants menace l’éducation
Au Burundi, l’exode massif des enseignants inquiète les syndicats, qui craignent un impact négatif sur la qualité de l’enseignement. Emmanuel Mashandari, vice-président de la Coalition spéciale des syndicats des enseignants pour la Solidarité nationale (Cossesona), souligne que cet exode prive le pays d’une main-d’œuvre qualifiée et expérimentée. Même si des remplacements sont effectués, les élèves en souffriront.
Antoine Manuma, président de la Fédération Nationale des Syndicats du Secteur de l’Enseignement et de l’Education du Burundi (FNASEEB), précise que le nombre exact de départs reste inconnu, rendant urgente la mise en place de mesures pour stabiliser le personnel et éviter une rupture dans le suivi pédagogique.
Éducation au Burundi : des priorités mal alignées
Les syndicats estiment que l’obligation de chaussures et de chaussettes ignore les problèmes structurels du système éducatif, comme le manque de bancs, de matériel didactique et l’exode des enseignants expérimentés. Ils recommandent plutôt de revaloriser les salaires, d’améliorer les conditions de travail et de mettre en place des programmes de formation continue. Tant que ces enjeux ne seront pas résolus, un code vestimentaire strict risque d’être perçu comme irréaliste et injuste.
Conclusion
La mesure imposant le port de chaussures et de chaussettes dans les écoles de Gitega illustre la tension entre hygiène, discipline et réalités socio-économiques. Bien que son objectif de protection et de discipline soit compréhensible, elle risque de creuser les inégalités en excluant des élèves issus de familles modestes, tout en détournant l’attention des véritables défis du système éducatif burundais, notamment le manque de personnel qualifié, de matériel et d’infrastructures. Les syndicats et organisations de défense de l’enfance appellent à des solutions équilibrées, combinant soutien financier aux familles, amélioration des conditions d’enseignement et suivi du personnel, afin que la discipline ne se fasse pas au détriment du droit fondamental à l’éducation.
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Photo : Des élèves en uniforme dans une cour d’école à Gitega. Une mesure présentée comme sanitaire soulève des inquiétudes sur le risque d’exclusion scolaire. © DR
