Au Burundi, le journalisme des faits traverse une crise inquiétante. Les journalistes indépendants se heurtent à un refus quasi-systématique des autorités de fournir des informations officielles. Dernier exemple en date : le ministre des Finances, Nestor Ntahontuye, a récemment déclaré qu’il ne transmettrait plus d’informations aux médias indépendants. Une position qui tranche avec les engagements pris par le président Évariste Ndayishimiye en 2022 lors du lancement de la campagne « Jamais sans les médias », censée renforcer la transparence gouvernementale.
Cette opacité survient à un moment critique : les élections législatives de mai 2025 approchent, et la fracture entre discours et réalité pose une question cruciale. Comment assurer la vérification des faits dans un pays où les institutions publiques verrouillent l’information ? Pour les fact-checkers, chargés de garantir l’exactitude des données diffusées, cette fermeture est un obstacle majeur qui favorise la désinformation.
Un vide informationnel qui fragilise le journalisme des faits
Le fact-checking repose sur l’accès à des sources officielles. Or, lorsque les institutions publiques refusent de partager leurs données, elles entravent la capacité des journalistes à confirmer ou réfuter les informations circulant dans l’espace public. Le cas du ministère des Finances illustre cette réalité : en privant les médias indépendants d’accès aux documents budgétaires, il empêche toute analyse factuelle sur la gestion des fonds publics.
Cette rétention d’information inquiète de nombreux observateurs. Sur X, la FOCODE s’indigne : « Le droit d’accès à l’information publique est bâillonné. » En l’absence de chiffres officiels sur le budget ou les dépenses publiques, comment démêler le vrai du faux ? Ce manque de transparence ouvre la porte aux spéculations et alimente un climat de suspicion.
Prenons un exemple concret : si un citoyen affirme que des fonds destinés à l’éducation ont été détournés, les fact-checkers doivent s’appuyer sur les états financiers officiels pour enquêter. Mais si ces documents restent inaccessibles, il devient impossible de confirmer ou d’infirmer ces allégations. Résultat ? La vérité se noie dans l’incertitude, laissant le champ libre aux rumeurs et aux discours sensationnalistes.
Silence officiel, triomphe de la désinformation
Quand les autorités refusent de répondre, les rumeurs prospèrent. À l’ère des réseaux sociaux, où l’opinion publique se forge en grande partie sur des contenus partagés en ligne, l’absence d’informations officielles crée un terrain propice aux manipulations.
Léandre Sikuyavuga, directeur d’Iwacu, soulignait déjà ce risque dans son éditorial du 21 mars 2025 : « Le droit à l’information des citoyens est inaliénable. Le priver, c’est semer la défiance. » Une défiance qui pourrait peser lourd sur la campagne électorale. Entre promesses électorales irréalistes et attaques infondées entre candidats, la prolifération des fausses nouvelles risque d’orienter le vote sur des bases erronées.
Une mission de plus en plus périlleuse pour les fact-checkers
Face à cette situation, les médias indépendants et les organisations de fact-checking se retrouvent sur la corde raide. Privés de sources officielles, ils doivent se tourner vers des témoignages anonymes ou des documents secondaires, ce qui augmente le risque d’erreurs et d’accusations de partialité.
Dans un paysage médiatique dominé par la RTNB, unique source officielle, la crédibilité de l’information gouvernementale est elle-même remise en question. Une donnée publiée par les autorités risque d’être perçue comme biaisée avant même d’être analysée, renforçant la méfiance généralisée envers les sources institutionnelles.
La situation est d’autant plus préoccupante que le Burundi reste classé 108e sur 180 dans l’Indice mondial de la liberté de la presse 2024. Chercher la vérité dans ce contexte relève d’un véritable acte de courage, d’autant plus que les disparitions et emprisonnements de journalistes, comme Jean Bigirimana en 2016 ou Floriane Irangabiye jusqu’en 2023, continuent de hanter le secteur.
Un scrutin sous haute tension
À deux mois des élections législatives, le rôle des fact-checkers devient crucial. Le Rapporteur spécial de l’ONU, Fortuné Gaetan Zongo, alertait déjà en juillet 2024 sur un « risque de crise électorale » lié à un espace civique verrouillé. Sans accès aux données officielles, comment vérifier les déclarations des candidats sur des sujets aussi sensibles que l’économie ou la sécurité ?
Si les électeurs doivent se fier à des informations non vérifiées pour se forger une opinion, le danger est grand que la campagne électorale soit dominée par la désinformation plutôt que par le débat d’idées.
Quel avenir pour l’information au Burundi ?
Le Burundi se trouve à un tournant décisif. Si les autorités persistent dans leur rétention d’informations, elles fragilisent non seulement le fact-checking, mais aussi la démocratie elle-même.
Restaurer la confiance nécessite bien plus que des slogans comme « Jamais sans les médias ». Cela implique des actes concrets : garantir l’accès aux données publiques, répondre aux questions des journalistes et permettre un débat éclairé. À défaut, le silence gouvernemental laissera le champ libre aux rumeurs et à la défiance, menaçant ainsi la stabilité et la crédibilité du processus démocratique.
