Le Président burundais affirme que les rivalités politiques et la discontinuité de l’action publique entravent durablement le développement du pays. Mais cette lecture est-elle confirmée par les faits ? Ce fact-checking examine, données et constats à l’appui, dans quelle mesure l’instabilité politique explique réellement les difficultés du Burundi, et ce que révèle l’écart entre le discours officiel et les réalités institutionnelles et économiques.
En marge du lancement de l’ouvrage « Une Nation en marche : 60 ans de pièges déjoués, Ndayishimiye et le nouveau chapitre du Burundi », le Président de la République, Évariste Ndayishimiye, a soutenu que les rivalités politiques, les calculs électoraux et le « perpétuel recommencement » constituent des freins majeurs au développement du pays. Selon lui, seule une continuité de l’État, fondée sur une vision commune, peut produire des résultats durables.
Mais que disent les faits ? Les interruptions politiques et la brièveté des cycles de gouvernance expliquent-elles, à elles seules, les difficultés de développement du Burundi ?
Le contexte de la déclaration
Le discours présidentiel a été prononcé lors d’un événement à forte portée symbolique et politique : le lancement officiel d’un ouvrage collectif défendant l’idée que le Burundi aurait rompu avec l’immobilisme pour s’inscrire dans une trajectoire de développement à long terme, en lien avec la Vision 2040-2060.
Dans ce cadre, le Président a mis en garde contre des stratégies politiques visant l’échec d’un dirigeant, affirmant que « si le Président échoue, c’est le pays qui échoue ». Il a également relativisé les débats anticipés autour de l’élection de 2027, appelant à privilégier la stabilité institutionnelle au détriment des ambitions personnelles.
Continuité politique et institutionnelle : que montrent les faits ?
Il est établi que, depuis l’indépendance, le Burundi a connu :
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des changements politiques fréquents ;
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des périodes de transition prolongées ;
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des ruptures récurrentes dans la mise en œuvre des politiques publiques.
Plusieurs programmes de développement ont été interrompus, ralentis ou réorientés à la suite de changements de leadership, ce qui a entraîné des retards significatifs dans leur exécution. Ce phénomène, généralement qualifié de manque de continuité institutionnelle, est documenté dans de nombreux États à gouvernance fragile.
Sur ce point précis, l’affirmation du Président selon laquelle l’instabilité politique freine le développement du pays est globalement étayée par les faits.
Cinq ans de mandat, trois ans effectifs de gouvernance ?
Le Chef de l’État soutient qu’un mandat de cinq ans ne permettrait, dans les faits, que trois années effectives de développement : une année étant absorbée par la gestion de l’après-élection, et une autre par la préparation des échéances suivantes.
Ce constat est partiellement exact. Dans de nombreux systèmes politiques africains, les premières années de mandat sont marquées par des ajustements institutionnels et des recompositions administratives, tandis que les dernières sont dominées par les enjeux électoraux. Toutefois, cette dynamique varie selon la stabilité politique, la qualité de la gouvernance et l’efficacité de l’appareil administratif.
Les limites observées ne tiennent donc pas uniquement à la durée des mandats, mais aussi à la capacité de l’État à planifier, exécuter et suivre des politiques publiques sur le long terme.
Les réalisations mises en avant : quels résultats concrets ?
Le Président cite plusieurs réalisations depuis 2020, notamment la construction du stade national, financée en partie par une contribution citoyenne. Ce projet est bien réel et largement visible.
Cependant, au moment de la déclaration, le chantier n’était pas encore totalement achevé, malgré l’annonce répétée de son inauguration prochaine. Cette situation illustre une réalité fréquente dans les projets publics : l’existence d’initiatives concrètes, mais aussi des retards persistants dans leur finalisation.
Ainsi, l’affirmation selon laquelle des réalisations ont été engagées est fondée. En revanche, leur impact économique et social demeure, à ce stade, limité et difficilement mesurable à l’échelle nationale.
Le « perpétuel recommencement » : une réalité documentée
L’idée selon laquelle chaque nouveau leadership recommence à zéro est largement partagée dans l’analyse des politiques publiques au Burundi. L’absence de mécanismes solides de transmission, de suivi et d’évaluation favorise effectivement la discontinuité de l’action publique.
Toutefois, cette situation ne peut être imputée uniquement aux dirigeants successifs. Elle résulte également de faiblesses structurelles : institutions fragiles, cadres juridiques et administratifs peu contraignants et mécanismes de redevabilité insuffisants. Le diagnostic posé par le Président apparaît donc pertinent, mais incomplet, dans la mesure où il ne tient pas pleinement compte de ces responsabilités institutionnelles et systémiques.
Continuité de l’État : un constat fondé, des limites persistantes
Les faits confirment que l’instabilité politique, les rivalités internes et la discontinuité des politiques publiques ont historiquement freiné le développement du Burundi. L’appel du Président à une vision commune et à la continuité de l’État repose ainsi sur un diagnostic largement étayé.
Cependant, si le constat est en grande partie fondé, les solutions avancées demeurent générales et peu accompagnées d’indicateurs précis permettant d’évaluer concrètement les progrès réalisés depuis 2020. Pour que la « Nation en marche » se traduise en améliorations tangibles, la continuité politique devra s’accompagner de réformes institutionnelles solides, de résultats économiques vérifiables et d’une redevabilité accrue de l’action publique.
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Photo : Le président Évariste Ndayishimiye lors du lancement de l’ouvrage « Une Nation en marche : 60 ans de pièges déjoués », au cours duquel il a appelé à la continuité de l’État pour favoriser le développement du Burundi. © DR
