Burundi : Le CNDD-FDD a-t-il réellement remporté 100 % des sièges ? Et que cela signifie-t-il pour l’état de la démocratie ?
Le 5 juin 2025, le parti au pouvoir au Burundi, le CNDD-FDD, a annoncé avoir remporté l’ensemble des sièges à l’Assemblée nationale lors des élections législatives. Ce résultat officiel a rapidement suscité des contestations, certaines formations politiques dénonçant une victoire « fabriquée », un « hold-up électoral » ou encore un « scrutin fantaisiste ». Burundi Facts a vérifié les faits, analysé les chiffres et replacé les événements dans leur contexte institutionnel et politique pour évaluer la portée réelle de ce scrutin et les implications pour le fonctionnement démocratique du pays.
- Le CNDD-FDD a-t-il remporté la totalité des sièges à l’Assemblée nationale ?
Vérification : conforme aux résultats officiels.
D’après les chiffres publiés par la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), le CNDD-FDD a obtenu 100 députés élus sur 100 lors du scrutin du 5 juin 2025. À ceux-ci s’ajoutent huit députés cooptés, eux aussi membres du CNDD-FDD. Les trois derniers sièges, réservés à des représentants de l’ethnie Twa, n’ont pas été attribués à des membres de l’opposition.
Ainsi, aucun autre parti politique représenté lors du scrutin n’a obtenu de siège à l’Assemblée nationale.
- Une telle victoire est-elle inédite dans l’histoire électorale du Burundi ?
Vérification : affirmation globalement fondée.
Depuis l’introduction du multipartisme dans les années 1990, aucun parti n’avait jusqu’ici remporté l’intégralité des sièges parlementaires. Même dans des périodes politiquement dominées par le CNDD-FDD ou, antérieurement, par l’UPRONA, des sièges restaient partagés avec d’autres formations ou attribués à des indépendants. Le cas présent marque donc une rupture historique en matière de représentativité politique à l’Assemblée nationale.
- Le processus électoral a-t-il été entaché d’irrégularités ou de fraudes ?
Vérification : des irrégularités signalées, mais non documentées de manière indépendante.
Plusieurs voix issues de l’opposition ont dénoncé des pratiques irrégulières :
- Jules Niyongabo, candidat indépendant, a affirmé qu’un tel score n’avait jamais été enregistré même lors des moments historiques majeurs comme l’indépendance ou les élections de 1993. Il accuse le CNDD-FDD d’avoir manipulé les résultats pour consolider un monopole politique.
- Le Conseil des Patriotes (CDP) a qualifié les élections de « fantaisistes » et appelé à leur annulation, évoquant un « hold-up électoral général ».
- L’UPRONA a également rejeté les résultats et dénoncé l’arrestation de plusieurs de ses partisans pendant le scrutin.
La Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme (CNIDH), dans une déclaration datée du 10 juin 2025, reconnaît des manquements dans le processus, sans toutefois invalider le déroulement global des élections. Elle appelle néanmoins la CENI à renforcer la vigilance et à améliorer les mécanismes de transparence pour les scrutins à venir.
À ce jour, aucune mission d’observation électorale internationale n’a publié de rapport indépendant sur le déroulement de ces élections.
- Une victoire à 100 % est-elle compatible avec le fonctionnement d’une démocratie pluraliste ?
Analyse : ce type de résultat suscite de sérieuses inquiétudes.
Selon les principes de la démocratie pluraliste, notamment tels que formulés par Robert Dahl (Polyarchy, 1971), une compétition électorale équitable suppose l’existence d’une opposition crédible, l’accès équitable aux médias, et la liberté de choix pour les électeurs. L’obtention de 100 % des sièges par un seul parti est donc hautement improbable dans un système véritablement pluraliste.
Les chercheurs Steven Levitsky et Lucan A. Way (Competitive Authoritarianism, 2010) soulignent qu’un tel résultat est caractéristique des régimes à dominante autoritaire, où les institutions démocratiques existent formellement, mais sont vidées de leur substance par la concentration du pouvoir, la marginalisation de l’opposition et la manipulation des règles du jeu électoral.
Enfin, bien que certains contextes particuliers – notamment post-indépendance ou post-conflit – puissent temporairement produire des votes massifs en faveur d’un seul parti (Lipset & Rokkan, 1967), les exemples historiques montrent que le monopole du pouvoir sur le long terme affaiblit les institutions, nuit à l’innovation politique et réduit les mécanismes de redevabilité (Przeworski et al., 2000).
Conclusion
Les résultats officiels des élections législatives de juin 2025 confirment que le CNDD-FDD a remporté la totalité des sièges à l’Assemblée nationale. Si cette victoire est conforme aux données publiées par la CENI, elle soulève de nombreuses questions quant à la nature du système politique burundais.
En l’absence d’observateurs électoraux indépendants et face aux dénonciations émanant de plusieurs partis d’opposition, la crédibilité du processus électoral apparaît fragilisée. Les signaux d’alerte émis par la Commission nationale des droits de l’homme renforcent cette perception, même si aucun rapport formel n’atteste à ce jour de fraudes systématiques.
En définitive, un tel résultat interroge la vitalité de la démocratie burundaise. La concentration exclusive du pouvoir législatif entre les mains d’un seul parti prive le pays de toute forme de contre-pouvoir parlementaire. À défaut de réformes structurelles et d’un dialogue politique inclusif, cette situation pourrait accentuer la marginalisation de l’opposition et éloigner durablement le Burundi des standards démocratiques reconnus au niveau régional et international.
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Photo : Des représentants locaux du CNDD-FDD sur un centre de vote. Des responsables du parti au pouvoir et des autorités administratives sont soupçonnés d’avoir influencé le vote lors des élections du 5 juin 2025 © SOS Médias Burundi
