Accusations d’avenants unilatéraux, contre-attaques de FOMI et pénuries persistantes sur le terrain : le bras de fer entre le ministère des Finances et le fournisseur d’engrais met en lumière de graves zones d’ombre dans la gestion des fertilisants au Burundi.
La présentation du budget révisé 2025-2026 devant le Sénat, le 27 décembre 2025, a ravivé de vives interrogations sur la gestion du secteur des fertilisants au Burundi. En mettant en cause la société Fertilisants Organo-Minéraux Industries (FOMI), accusée de réclamer des paiements pour des quantités d’engrais non prévues dans les contrats initiaux, le ministre des Finances, du Budget et de l’Économie numérique, Alain Ndikumana, a remis sur la table une question récurrente : celle de l’indiscipline budgétaire et contractuelle.
La réaction de FOMI a été immédiate. L’entreprise a dénoncé des accusations « infondées », affirmant que le ministre serait mal informé. Mais au-delà de cet échange public, une réalité demeure : sur le terrain, de nombreux agriculteurs continuent de recevoir leurs engrais en retard, voire pas du tout, alors même qu’ils les ont déjà payés.
Des avenants jugés « inacceptables » par le ministre
Devant les sénateurs, Alain Ndikumana a révélé que FOMI réclame plus de 50 milliards de francs burundais à l’État et 24 milliards supplémentaires aux agriculteurs pour des quantités dépassant celles prévues dans les contrats initiaux. Une situation qu’il juge inacceptable, estimant que l’entreprise ne peut ni distribuer des volumes non contractuels ni imposer des avenants sans accord préalable.
« Un avenant au contrat daté de décembre 2025 indique que, pour les saisons culturales B et C, 17 % de la quantité figurant dans le contrat a été dépassée. Il a été présenté de manière unilatérale pour signature », s’est indigné le ministre.
Selon lui, un autre avenant, relatif aux saisons C de 2024 et A de 2025, représenterait plus de 6 milliards de francs burundais. Il refuse catégoriquement de les signer, estimant qu’ils violent les engagements initiaux.
« Est-ce légalement et économiquement acceptable ? Je possède toujours le contrat initial. Je refuse de signer ces avenants car cela viole les engagements initiaux », a-t-il martelé.
La version de FOMI
Face à ces accusations, FOMI a contre-attaqué lors d’une conférence de presse tenue le 31 décembre 2025. Son directeur général adjoint, Hermenegilde Manyange, a qualifié les propos du ministre de « totalement erronés », allant jusqu’à le traiter de novice. Il l’a invité à relire le protocole d’entente annuel signé avec le gouvernement afin de mieux comprendre le fonctionnement du partenariat, tout en lui demandant de se rétracter.
Pour justifier les avenants, FOMI affirme que les chiffres définitifs ne sont connus qu’après le paiement des avances par les agriculteurs.
« C’est à ce moment-là que le ministère nous communique les chiffres exacts et nous ordonne de produire la quantité équivalente à la demande », explique Hermenegilde Manyange.
Ainsi, pour les saisons culturales 2024 C et 2025 A, B et C, le contrat initial prévoyait 222 027,25 tonnes d’engrais, mais le gouvernement aurait demandé 245 791,025 tonnes, soit un dépassement de 23 736,9 tonnes.
Des faits persistants sur le terrain
Alors, où se situe la vérité ? Difficile à trancher de manière définitive. Toutefois, certains constats sont indiscutables. Les agriculteurs font face à des pénuries récurrentes et à des retards chroniques. Il arrive fréquemment qu’une saison se termine sans qu’ils aient reçu les engrais pourtant payés, ou qu’ils les reçoivent trop tard pour qu’ils soient utiles. Malgré cela, ils sont appelés à payer à nouveau la saison suivante, sans garantie que les tickets obtenus leur permettront effectivement d’accéder aux intrants.
Si FOMI affirme avoir produit les engrais sur la base des tickets collectés, tous les agriculteurs auraient logiquement dû être servis. Or, ce n’est pas le cas. L’entreprise reconnaît l’existence de tickets non honorés, mais en rejette la responsabilité sur l’État, évoquant un manque de devises qui freinerait la production face à l’augmentation des superficies cultivables et de la demande.
Des pratiques contractuelles contestées
La situation soulève une question centrale : pourquoi FOMI réclame-t-elle des paiements supplémentaires alors que les avenants sont présentés après la livraison des engrais, une pratique vivement critiquée par les économistes ? Pour Willy Rwimo, « un avenant doit être signé avant toute livraison et non après ».
Channel Girumugisha partage cette analyse. Selon lui, en cas de dépassement, le fournisseur doit alerter suffisamment tôt afin de renégocier le contrat, ce qui ne semble pas avoir été fait ici. Il précise qu’une autre option aurait été d’inscrire explicitement dans le contrat initial qu’« en cas de dépassement, un avenant est acceptable ». Or, le contrat initial paraît silencieux sur ce point.
Une autre dimension du problème
Enfin, une autre piste mérite attention : l’implication de hauts responsables dans le secteur agricole. Plusieurs personnalités influentes, dont le chef de l’État, possèdent de vastes plantations. Lorsque les engrais sont disponibles, ces grands exploitants seraient servis en priorité, au détriment des petits agriculteurs, qui se retrouvent avec les restes, voire sans rien.
Depuis sa création en février 2019, FOMI bénéficie de privilèges fiscaux importants et d’un monopole sur la production et la distribution des engrais, malgré de nombreuses défaillances constatées. Les déclarations du ministre des Finances marquent-elles un tournant et la fin de ce traitement de faveur ?
Une chose est certaine : le dossier FOMI demeure entouré de nombreux non-dits. Et, comme souvent, c’est l’agriculteur burundais qui en paie le prix.
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Photo : Le ministre des Finances, du Budget et de l’Économie numérique, Alain Ndikumana, lors de la présentation du budget révisé 2025–2026 devant le Sénat, où il a mis en cause les pratiques contractuelles de la société FOMI. © SOS Médias Burundi
